Le blog du NPA82

50 ans après, le 17 octobre 1961

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Au-delà de la commémoration

50 ans après les massacres d’octobre 1961, les combats anticoloniaux et antiracistes sont toujours d’actualité. Dans l’actuel contexte politique, le lien étroit entre colonialisme, racisme, violence étatique et capitalisme doit plus que jamais être mis en évidence. Le racisme est un phénomène complexe qui tient avant tout à la nécessité pour le pouvoir de diviser les travailleurs (hiérarchisation et assignation des tâches productives, attisement des peurs et des rancœurs, etc.). Mais un fait ne peut pas être éludé : aujourd’hui en France, pour des raisons historiques, politiques et sociales, les principales victimes du racisme sont issues, directement ou par descendance, des anciennes colonies maintenues sous influence. La lutte contre le colonialisme passé et présent, contre leurs travestissements et leurs ravages est une composante d’un antiracisme mené sur des bases de lutte de classe conséquentes, qui ne soit pas réduit à la sempiternelle et fausse théorie de la « diversion ». Le croisement de l’exploitation (voire la surexploitation) et de l’oppression spécifique des victimes du racisme n’est pas une vue de l’esprit. Le racisme est un rapport social.

Les habitants des quartiers populaires, principalement originaires du Maghreb et d’Afrique noire, sont toujours construits comme des ennemis intérieurs, qu’ils soient étrangers ou... français : discriminations à l’embauche, au logement, quartiers laissés à l’abandon, harcèlement policier quotidien, contrôle au faciès, « bavures » mortelles, lois et mesures islamophobes (loi « antiburqa », mères voilées interdites d’accompagnement scolaire, reportages anxiogènes sur les « banlieues »).

Alors que leur pays est le symbole d’un printemps arabe historique, les quelques milliers de jeunes migrants tunisiens arrivés depuis le changement de régime ont été l’objet d’une politique d’affichage anxiogène et d’une mise en scène sécuritaire : CRS en pagaille, hélicoptères, expulsion en plein après-midi, journalistes prévenus. Face à une persécution contre ce qui était présenté comme l’avant-garde d’une prétendue « invasion » consécutive aux processus révolutionnaires, on aura pu déguster le double discours de la mairie de Paris, prompte aux grandse envolées... mais aussi au dépôt de plainte contre les migrants pour « dégradation de biens ».
Les sans-papiers quant à eux, pour la plupart issus de ce qu’il faut bien encore appeler la Françafrique, sont traqués et de plus en plus précarisés par le resserrement du collet législatif. Ces dernières années, les règles d’obtention et de renouvellement des titres de séjour n’ont fait que se durcir, sans parler de l’inflexibilité du gouvernement face au mouvement de grève historique de 2009-2010.

Le 17 octobre 2011, l’anniversaire de ce crime d’État devrait être plus qu’une commémoration recueillie. Dans le contexte social, politique et électoral actuel, cette échéance est éminemment politique. Il y a fort à parier que les campagnes présidentielle et législative seront marquées par les discours racistes, islamophobes et sécuritaires. Le 50e anniversaire des accords d’Évian, reconnaissant l’indépendance de l’Algérie, sera certainement l’une des occasions pour le pouvoir, en pleine campagne, de poursuivre son entreprise révisionniste quant aux « bienfaits » de la colonisation. La manifestation du lundi 17 octobre devra témoigner de l’union de tous les acteurs des luttes antiracistes et anticoloniales, comprenant les ressortissants des anciennes colonies ou leurs descendants, premières cibles du racisme d’État. Par ailleurs, comme d’autres organisations, nous demandons : la reconnaissance de ces massacres comme un crime d’État, l’abrogation de la loi du 23 février 2005 qui officialise une interprétation positive du passé colonial de la France, l’ouverture des archives.

Commission migrations et antiraciste

Le 17 octobre 1961, un massacre colonial en plein Paris

«  La force ne se donne jamais tort : quand son usage échoue, on croit toujours qu’avec un peu plus de force on aurait réussi. Alors on recommence, plus fort, et on perd encore, avec un peu plus de dégâts. La force en comprend jamais rien, et ceux qui en ont usé contemplent leur échec avec mélancolie, ils rêvent d’y revenir ». Dans son roman L’art français de la guerre (Gallimard, 2011), Alexis Jenni évoque ainsi la manière dont la France a voulu faire face à la décolonisation. Le 17 octobre 1961 a été un de ces moments d’usage de la force, une irruption en métropole de la violence de l’Empire colonial.

Une démonstration contre le couvre-feu
En 1961, la guerre d’Algérie est de plus en plus impopulaire. Un an plus tôt, le procès des « porteurs de valises » du réseau Janson, soutenus par les intellectuels et artistes du Manifeste des 121, la manifestation pour la paix organisée en octobre par l’Unef, ont prouvé le rejet croissant de la guerre. De Gaulle négocie avec le FLN sans cesser la répression, car il veut arriver en position de force à la table des discussions. Il craint aussi de ne pas disposer du soutien de l’armée et s’appuie sur la police en lui donnant carte blanche. En région parisienne, où vivent de nombreux Algériens, le préfet Maurice Papon, qui avait raflé les Juifs sous Vichy, applique une politique de harcèlement des Algériens. L’anticommunisme a été un critère de recrutement pour entrer dans la police parisienne et l’influence de l’extrême droite s’y fait largement sentir, avec des groupes para-policiers coupables de nombreuses exactions.

Le 5 octobre 1961, Papon impose un couvre-feu pour les « travailleurs algériens musulmans » en région parisienne entre 20 h 30 et 5 h 30. La situation devient intenable pour les Algériens : contrôles, brimades, arrestations. Poussés par leur base, excédée de ces humiliations, les responsables locaux du FLN demandent au Comité fédéral l’autorisation d’organiser une manifestation afin de défier le couvre-feu en défilant après 20 h 30. Le Comité fédéral accepte, souhaitant aussi réussir une démonstration de force pour des raisons de luttes de pouvoir internes au FLN : la Fédération de France veut apparaître comme une wilaya active et combattante. Mais dans une période où l’opinion publique française est un enjeu, elle veut éviter tout risque de débordement. Les manifestants, souvent issus des bidonvilles de la région parisienne, sont fouillés au départ afin d’éviter tout port d’armes. Ils ont revêtu leurs plus beaux habits, par souci de dignité. La présence des femmes, gage d’esprit pacifique, est autorisée, et des militants français, membres des réseaux de solidarité, sont présents comme observateurs.

De la rafle au massacre
Les manifestants sont très nombreux, plus de 30 000 et plusieurs parcours sont organisés. Mais la police a reçu l’ordre de rafler tous les manifestants et sait que les exactions sont couvertes voire encouragées par la hiérarchie. Plus de 11 500 arrestations sont effectuées. Les charges policières sont violentes, les agents tirent sur la foule, notamment au boulevard de Bonne-Nouvelle. Les Algériens sont entassés dans des gymnases dans des conditions déplorables. Nombre d’entre eux, sans doute 200, décèdent des suites de leurs blessures, des cadavres sont encore charriés par la Seine plusieurs jours après la manifestation. Les violences et les meurtres continuent après cette date.

Si la gauche a condamné cette violente répression, la mémoire de celle-ci a plutôt été symbolisée par les huit morts communistes de Charonne, tués lors d’une manifestation anti-OAS le 8 février 1962. Dans les années 1980, ce sont les associations qui réactivent la mémoire de ce crime, témoignage des pratiques d’un État colonial en guerre.

Sylvain Pattieu


« Les Algériens des années 1950 ont été traités comme les ouvriers de 1891 »

Emmanuel Blanchard est historien, auteur de La police parisienne et les Algériens (1944-1962), éditions Nouveau Monde, 2011.

Quel regard neuf portes-tu sur le 17 octobre 1961 ?
J’ai voulu inscrire ce qui s’est passé le 17 octobre 1961 dans un contexte de moyenne durée. Depuis la Libération, les Algériens ont un statut très particulier : les « Français musulmans d’Algérie » restent des colonisés aux droits politiques minorés en Algérie mais disposent de la pleine citoyenneté en métropole, avec en théorie une véritable égalité des droits avec les autres Français, ainsi que la liberté de circulation entre les deux rives de la Méditerranée. Dans la pratique, on peut parler de citoyens diminués. Les Algériens sont pris en charge par la police d’une manière similaire à d’autres populations alors dites « indésirables » : prostituées, vagabonds, homosexuels, nomades... Il y a donc une gradation implicite dans la citoyenneté et les représentations dépréciatives de certains groupes sociaux donnent à la police des pouvoirs augmentés sur ces populations stigmatisées. Le modèle de gestion de ces citoyens diminués est celui de la rafle, un terme employé fréquemment par les acteurs de l’époque [sur l’usage du terme de rafle voir l’article d’E. Blanchard « Ce que rafler veut dire » sur le site du Gisti]. Le principe consiste à faire disparaître de l’espace public les personnes dont la présence est construite en problèmes sociaux et politiques. Le mandat politique est de les faire circuler voire de les expulser. Au final, on peut dire que la police oscille vis-à-vis des Algériens en métropole entre pratiques coloniales, police des indésirables et police des étrangers. Les Algériens pauvres, ceux qui sont visibles dans la rue, restent soumis à des mesures dérogatoires du droit commun.

Tu évoques dans ton livre deux épisodes méconnus, la répression de la manifestation du 14 juillet 1953 et l’émeute du 30 juillet 1955.
À travers ces épisodes, j’ai voulu montrer qu’il ne s’agissait pas simplement d’une immigration soumise à l’emprise policière. Dans les archives, on voit que dans les quartiers populaires où se déroulaient les rafles, la réponse à la police passait par un affrontement physique. Le 30 juillet 1955, l’interpellation houleuse de deux vendeurs à la sauvette à la Goutte-d’Or a entraîné une émeute. La rue a été investie, des véhicules renversés, un commerce incendié. Le commissariat de la rue Doudeauville a été attaqué. Ce quartier connu à l’époque pour être celui des vendeurs de kif, de cigarettes, de surplus américains, avec le « marché aux voleurs » de la rue Charbonnière, s’est insurgé contre l’opération policière. Le lendemain, le quartier a été bouclé, avec des contrôles systématiques des habitants et des rafles, pour aboutir à l’expulsion des cadres et militants politiques algériens. Dans les années 1980, les porte-parole des enfants de l’immigration ont eu tendance à dire qu’ils ne voulaient pas être soumis et dociles comme leurs pères : or, dès avant la guerre d’indépendance, l’immigration algérienne était particulièrement politisée, développait une indiscipline populaire et un refus de l’emprise policière.

Le deuxième épisode oublié que j’évoque va dans le même sens. Une partie des militants nationalistes algériens ont été socialisés au militantisme durant la période d’activisme communiste (1947-1952), qui correspondait pour le PCF à la volonté de se confronter à l’appareil d’État, notamment en tenant la rue. Il s’agissait d’élever le niveau de réponse physique à la police. L’apogée de cette tactique a été la manifestation contre le général Ridgway – commandant en chef des troupes des Nations unies en Corée –, le 28 mai 1952. Puis le PCF abandonne cette stratégie. Mais le parti nationaliste algérien, le PPA-MTLD (dont une scission sera à l’origine du FLN en 1954) continue de se reconnaître dans ce type de démonstration. Le 1er mai 1951, la police avait dû battre en retraite face aux militants algériens. La vente du journal de l’organisation entraînait aussi des affrontements avec la police.
Le 14 juillet 1953, une partie des manifestants algériens a voulu aller au-delà de la place de la Nation, terme de la manifestation. La riposte policière est à ce moment-là complètement disproportionnée, selon des modalités qui n’ont plus cours en métropole depuis les années 1930 : un feu nourri éclate, il y a sept morts, des blessés. Une telle répression est habituelle à l’époque en Tunisie et au Maroc face à l’agitation nationaliste. Ce jour-là, la police agit en plein Paris selon les modalités de la répression coloniale.

L’historiographie classique de la police décrit un maintien de l’ordre de plus en plus à distance, avec une volonté progressive d’éviter de tuer des manifestants. Le tournant se situe pendant l’entre-deux-guerres et cette évolution est clairement visible dans l’attitude face au mouvement ouvrier. Or cette interprétation ne tient pas concernant les populations colonisées, cibles de l’ancien mode de répression du fait de leur statut de colonisé, des représentations dépréciatives dont ils sont l’objet. Les Algériens du 14 juillet 1953 ont été traités comme des ouvriers de Fourmies le 1er mai 1891 [grève ouvrière réprimée dans le sang par l’armée].

Quels changements apporte la guerre d’Algérie par rapport à l’action de la police ?
Entre 1955 et 1958, l’ensemble des revendications policières sont satisfaites : les Algériens sont encartés, leur liberté de circulation vers la métropole est réduite, ils sont soumis à un internement administratif. Le 17 octobre 1961 apparaît comme la radicalisation de ce qui se faisait auparavant, car le mot d’ordre est de rafler, par tous les moyens, toutes les personnes bravant le couvre-feu : mais elles sont plus de 30 000, hommes, femmes et enfants mêlés ! Ces Algériens sont perçus comme de véritables ennemis intérieurs, ce qui aboutit à un véritable massacre colonial, comparable à celui du 7 décembre 1952 à Casablanca.

La police a pesé fortement dans la fin de la ive République. En mai 1958, le régime s’effondre aussi parce que les forces de l’ordre cessent de le soutenir. De Gaulle au pouvoir sait qu’il va mécontenter l’armée en négociant l’indépendance de l’Algérie. Sa priorité est alors de se concilier le soutien de la police. Il lâche la bride sur les Algériens, d’autant que cela sert sa politique en affaiblissant le FLN à la table des négociations. Cet événement a donné lieu à un mensonge d’État en France, mais il a aussi suscité le désintérêt du gouvernement algérien car les responsables de la Fédération de France font partie des vaincus des luttes de faction de l’indépendance. Ils n’avaient donc pas leur place dans la mémoire officielle. L’ouvrage de Marcel et Paulette Péju (Le 17 octobre des Algériens, Éditions La Découverte) prévu pour sortir dès 1962 a ainsi été bloqué sur la demande expresse du gouvernement algérien.

Quel parallèle peut-on faire avec l’attitude actuelle de la police dans les quartiers populaires ?
La police des Algériens empruntait à plusieurs répertoires : la police des colonisés, des étrangers, des indésirables et marginaux. Dans certaines situations, aujourd’hui encore, les policiers continuent d’agir aussi loin que le leur permet le pouvoir politique. Ainsi, quand l’ordre doit régner dans les quartiers, on autorise des niveaux de violence plus élevés. Cette violence est à la fois symbolique – avec les contrôles d’identité répétés –, physique, voire institutionnalisée avec les objectifs chiffrés de la police des étrangers. La distinction Français-étrangers n’est pas seulement juridique : elle passe par des formes de racialisation, de stigmatisation, de rejet de la pauvreté. Ces pratiques sont liées à des représentations qui existent depuis plusieurs décennies. Cependant, le contexte socio-politique dans lequel la domination s’exerce est différent de celui de la période coloniale, et il faut le garder à l’esprit, comme le fait que les Algériens des années 1950 n’étaient pas seulement des colonisés : ils étaient certes des cibles pour la police, mais il ne faut oublier ni leur capacité de réaction ni les différences socio-politiques qui traversaient l’immigration.

 

Propos recueillis par Sylvain Pattieu 

 

À lire :

- Le 17 octobre des Algériens, Marcel et Paulette Péju, La Découverte, 2011.
Cet ouvrage, prévu pour paraître à l’été 1962, est nourri du témoignage de nombreux Algériens. L’historien Gilles Manceron explique dans une postface pourquoi il ne paraît qu’aujourd’hui, occulté par le gouvernement français et par les premiers gouvernants de l’Algérie indépendante.

- Octobre noir, Daeninckx, Mako, Ad Libris / 13, 50 euros

Les bandes dessinées à visée didactique ou historique souffrent souvent d’un défaut : à trop vouloir coller aux faits, elles nous semblent fades et trop plates. Ce n’est pas le moindre des mérites de celle-ci que de parvenir à nous embarquer aux côtés de Mohand, ou plutôt Vincent comme il se fait appeler dans son groupe de musique. Parce que Mohand a un rêve : remporter le prochain tremplin rock et gagner avec son groupe, les Gold Star, le ticket pour la scène de l’Olympia. Le fameux concours doit avoir lieu le 17 octobre 1961. Mais son père ne l’entend pas de cette oreille : la fédération du FLN a appelé à une grande mobilisation pacifique contre les mesures discriminatoires mises en place par le préfet Maurice Papon. C’est un véritable dilemme pour le jeune homme. Ce scénario, construit autour de la question de l’identité du colonisé et des choix et contraintes qui en découlent, est rehaussé par les qualités graphiques qui créent une ambiance lourde et pesante, moite, qui colle à la peau et confère à l’ensemble des allures de tragédie. Comme l’écrit si bien Benjamin Stora dans sa préface : « Cette bande dessinée, forte, émouvante et érudite, participe de la transmission mémorielle, essentielle pour comprendre le présent et définir les contours du futur de la société française ». En somme, un livre à mettre entre toutes les mains !


Henri Clément


Sur internet : Mediapart a mis en ligne un « Appel à la réconciliation et à la vérité », dont le NPA est signataire.

 

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