Le blog du NPA82

Avril 2002, avril 2012  : du rejet du système au rejet de la politique....

5-institutions198.jpgLe choc

21 avril 2002, 20 heures, les JT annoncent que Jean-Marie Le Pen est qualifié au deuxième tour face à Jacques Chirac. C’est la stupeur. À 21 h 30, Lionel Jospin, depuis son QG parisien et devant les militants socialistes dépités, déclare qu’il se retire de la vie politique.
À Paris, une manifestation spontanée réunit plusieurs milliers de personnes d’Odéon à Bastille contre le FN.
Depuis des mois, les sondages, les médias n’envisageaient qu’une possibilité pour le second tour, un duel Chirac/Jospin.
La réalité est autre. L’abstention atteint un niveau inédit pour un premier tour d’élection présidentielle, avec 28, 40 % des électeurs qui ne se sont pas déplacés.
Chirac réalise le plus mauvais score pour un président sortant sous la Ve République avec 19, 86 % des voix. Le Pen est à trois points avec 16, 86 % et Jospin arrive 3e avec 16, 18 % des voix.
Seize candidats étaient en lice, dont cinq participaient au gouvernement de gauche plurielle et trois d’extrême gauche. Pourtant, le PS a reproché à l’extrême gauche, qui avait dénoncé et son bilan et son programme, de l’avoir fait perdre et d’avoir porté Le Pen au deuxième tour.
La gauche social-libérale était déjà incapable de se rendre compte que son action au gouvernement était désavouée par la population.
Pourtant, le mandat de Jospin a été une longue litanie de renoncements. Celui qui manifestait en avril 1997 contre le fermeture de Renault Vilvoorde l’acceptait comme Premier ministre (alors que l’État était actionnaire de Renault), à peine nommé en mai 1997. Lorsque Michelin déclenchait un plan social tout en faisant des bénéfices, il déclarait « l’État ne peut pas tout ». La loi sur les 35 heures, mesure phare de la gauche plurielle, n’était pas accompagnée d’une obligation d’embauches et ouvrait la voie à une revendication récurrente du Medef, l’annualisation du temps de travail. Son résultat a été, bien souvent, plus de boulot et une modération salariale pour tous.
Évidemment, la gauche n’a jamais remis en cause la réforme de Balladur de 1993, qui faisait passer la durée de cotisation pour la retraite pour les salariéEs du privé à 40 ans et le calcul de la pension sur les 25 meilleures années au lieu de dix, ce qui a eu pour résultat de faire baisser les pensions.
En cinq ans, le gouvernement Jospin a davantage privatisé que les gouvernements Juppé et Balladur réunis.
Et comble de l’aveuglement, Jospin a démarré sa campagne en déclarant que son « programme n’était pas socialiste » !
Le choc Le Pen a eu plusieurs conséquences : la gauche a largement appelé à un front républicain et Chirac a été élu avec 82 % des voix. Il est ainsi passé du plus mauvais score au premier tour, au meilleur pour le deuxième, ce qui lui a donné une légitimité qu’il avait totalement perdue.
Les élections suivantes ont été dominées par la peur et l’injonction au « vote utile » est devenue incontournable.
Enfin, et seul moment de réconfort dans cette période, le soir même et pendant les jours qui ont suivi, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté contre le FN, jusqu’à la manif du 1er mai qui a rassemblé près de 2 millions de personnes à Paris.
Néanmoins, on peut dire que le 21 avril a été le paroxysme de la crise des institutions qui n’a pas cessé depuis.

Élections piège à... ?

À chaque élection, il est devenu incontournable de s’interroger sur le rapport des Français à la politique. L’abstention et le vote « Front national » sont des éléments utilisés pour juger le degré de refus de la politique politicienne par les électeurs. Et beaucoup de tirer des leçons des statistiques qui valident leurs hypothèses. Par exemple, pour « prouver » que le Front national progresse de façon angoissante, certains ne s’appuient que sur les suffrages exprimés, d’autres réussissent le tour de force de compter avec les voix des abstentionnistes ! Pour montrer que le Front reste stable, il « suffit » de calculer à partir des inscrits en « oubliant » les cantons où le FN n’avait pas de candidats. Mais en regardant d’un peu plus près (ou d’un plus loin...) les tendances lourdes sont incontournables.
La croissance de l’abstention est systématique, relativement régulière et touche tous les scrutins. Le passage de la « gauche » au gouvernement en 1981 a accéléré le phénomène. Certes chaque scrutin mériterait une étude particulière prenant en compte les spécificités du moment : regroupement de scrutins, modification de périmètre ou de mode d’élection (proportionnelle pour les législatives de 1986), les consignes de vote (appels à l’abstention). L’étude des différenciations sociales de l’abstention montre qu’elle touche avant tout et massivement les couches populaires. De même le vote Front national doit être examiné de beaucoup plus près à la fois en fonction du type d’élection, des zones géographiques et des effets de ses crises internes. Les électeurs envoient à chaque élection un message politique instantané : non au Traité sur la constitution européenne, non à Le Pen, oui à Sarkozy défenseur du pouvoir d’achat. Les réservoirs de voix socio-historiques des grands partis ne sont plus étanches. Au-delà de l’abstention, les inscriptions sur les listes électorales constituent un phénomène de refus et/ou d’exclusion du système électoral. Ainsi, si les inscriptions sur les listes électorales sont relativement stables aux alentours de 90 %, les inégalités sociales sont considérables. Dans les Zones urbaines sensibles, la non-inscription est en moyenne de 25 %. Enfin, pour compléter le tableau, la mal-inscription : « Véritable angle mort des études de sociologie électorale, ce phénomène recouvre des réalités diverses et affecte des populations différentes : des salariés en raison de la mobilité professionnelle, des étudiants inscrits dans la commune de leurs parents mais n’y résidant plus, ou encore des personnes issues des milieux populaires ayant déménagé dans la même commune ou à proximité. À titre indicatif, la mal-inscription, dans une cité de Saint-Denis (93), celle des Cosmonautes qui a fait l’objet d’une étude approfondie, représente 28 % des inscrits »(1). Enfin dernier point, encore plus aveugle, de ces réflexions, le non-vote des « immigréEs » qui vient renforcer le caractère de désert électoral de certaines villes ou banlieues. Pour illustrer, à défaut de démontrer ou juger, pour une ville comme Argenteuil, 95 000 habitants, soit plus de 72 000 « en âge de voter », ce sont au mieux (élections présidentielles de 2007) 55 % de ces « majeurs » qui ont voté au 1er tour et, avec 17 000 voix, cela fait 23 % pour Sarkozy ; pour les municipales de 2008 cela donne 15 000 voix et 20 % pour le maire PS. Vous avez dit représentatif ? On peut sûrement trouver mieux du côté de Neuilly, mais aussi trouver pire du côté de Clichy-sous-Bois par exemple. L’exclusion sociale génère l’exclusion politique. Ce phénomène est en partie lié à l’effondrement des réseaux sociaux, associatifs, militants au fil des 30 dernières années. L’effondrement du PCF (en Île-de-France notamment), voire du PS (dans le nord de la France par exemple), avec toutes les contradictions de ces réseaux, ont laissé en friches, voire en désert militant bien des banlieues depuis les organisations de quartiers en passant par les associations de parents d’élèves et même les organisations syndicales.
Élections, émeutes sporadiques, affrontements de bandes... montrent le fossé qui existe entre les habitants des quartiers populaires et la politique institutionnelle. Les chemins de la révolte à la révolution sont à inventer tous ensemble.

Abolir la Ve République


La ve République est née d’un coup de force en 1958. L’insurrection européenne pro-Algérie française et les principaux chefs de l’armée ont abattu la ive République qui n’avait que douze ans. Mais en réalité, c’est avec un peu plus de 80 ans de régime parlementaire que, brutalement, une rupture s’opère afin, selon les vœux exprimés depuis la Libération par le général De Gaulle, de construire un État fort permettant d’engager sur de multiples fronts la modernisation de l’État capitaliste français : l’achèvement de la décolonisation, l’insertion dans le marché commun et la construction d’un tandem franco-allemand, la modernisation économique… Ce qui impliquait au sein même des élites de l’État et du capitalisme une réconciliation tant celles-ci avaient participé à la collaboration et au régime de Vichy. Et également d’écarter le mouvement ouvrier réformiste du pouvoir pour près de 23 ans !
François Mitterrand n’a pas eu de mots assez durs pour dénoncer le caractère antidémocratique de ces institutions dans le Coup d’État permanent. L’union de la gauche post-68, arrivée au pouvoir en 1981, porte des aspirations démocratiques contradictoires avec les institutions autoritaires du gaullisme. Pourtant Mitterrand, le PS et le PCF ne toucheront pas à ces institutions qui du coup sortiront légitimées à l’issue des quatorze années mitterrandiennes (un record de longévité sous la ve), par ceux et celui qui les avaient vouées aux gémonies. Ainsi cette idée selon laquelle « il est plus démocratique d’élire un Président au suffrage universel direct » s’est installée dans la population alors même que De Gaulle s’y était repris à deux fois pour l’imposer en 1962, en profitant de la fin de la guerre d’Algérie. Cette installation de la gauche dans un régime de plus en plus présidentiel accompagne une évolution également de plus en plus ouvertement favorable au capitalisme. Car les mêmes institutions, qui avaient permis, à l’ombre d’un État fort et interventionniste, la construction d’une noblesse d’Etat capitaliste, vont également jouer leur rôle dans l’insertion de la classe dominante française et de ses principales entreprises au sein de l’Union européenne et de la mondialisation. Une insertion qui sur trente ans a été menée par les gouvernements de droite et de gauche, protégés par les institutions d’une intervention et d’un contrôle populaire.
« Les institutions étaient dangereuses avant moi, elles le redeviendront après moi ». Cette déclaration de François Mitterrand est donc parfaitement emblématique du refus de la gauche de modifier la Constitution et de la modestie qui accompagne la fonction. En gros, l’organisation du pouvoir est neutre : si le gouvernement est de droite, ces institutions peuvent être dangereuses, s’il est de gauche, le danger s’efface. Pourtant leur dangerosité est contenue dans la formule florentine de François Mitterrand.
Par rapport à des institutions comparables, celles d’États capitalistes développés dotés d’institutions représentatives, l’exemple français n’est pas flatteur :
- Un régime de plus en plus présidentiel renforcé par le quinquennat. Le Président dispose, par exemple, d’un droit de nomination très large (8 500 postes) et, par l’article 16 (unique en son genre), de la possibilité en cas de crise de s’octroyer les pleins pouvoirs ;
- Le Parlement est faible, composé de deux chambres élues toutes deux par des modes de scrutin antidémocratiques : le Sénat a toujours été à droite en dépit des alternances, à l’Assemblée nationale le scrutin majoritaire permet au parti du Président de disposer de la majorité des sièges avec seulement un tiers des votes exprimés en sa faveur. Un Parlement godillot de surcroît, contrôlé et contourné par le gouvernement selon différents mécanismes constitutionnels (maîtrise de l’ordre du jour, article 49-3…) ;
- Les citoyens et les travailleurs disposent de possibilités d’intervention dans la définition de la politique quasi nulles.

De fait, ces institutions participent en France au mouvement général de dessaisissement qui vide la démocratie représentative de son contenu, car la réalité du pouvoir s’exerce loin du peuple dans les gouvernements, les institutions internationales ou continentales non élues, les banques et les conseils d’administration des grandes firmes capitalistes.
Avec un chômage massif, une précarité des conditions de vie qui s’étend à l’ensemble du monde du travail et à différentes classes d’âge, l’abstention record sanctionne à chaque élection des institutions qui ne représentent pas la société.
La rupture avec le capitalisme est une nécessité sociale et écologique. Elle s’accompagnera d’une rupture démocratique : elle ne pourra faire l’économie d’une abrogation des institutions de la ve République, d’une abolition du régime présidentiel. Une telle rupture implique un haut niveau de mobilisation et d’organisation : le surgissement du peuple pour revendiquer l’élection d’une assemblée constituante à la proportionnelle intégrale afin de définir les voies et les moyens d’un système émancipateur permettant l’intervention de la population et du monde du travail dans les affaires publiques.

Face à l’État et aux institutions, que veut le NPA ?

Le plus simple est de revenir aux principes fondateurs adoptés en février 2009 : « En finir avec le système capitaliste suppose à la fois un bras de fer de longue durée, la force du nombre et une rupture avec l’État et les institutions dont il s’est doté. »
Le premier niveau est celui « des exigences démocratiques radicales pour s’opposer aux excès et dérives des institutions répressives (police, justice, prisons, armée…) ». Cela inclut la mise en cause des « institutions antidémocratiques de la Ve République (révocabilité des élus, représentation proportionnelle dans les assemblées...) ».
Une mise en cause que le NPA peut parfaitement s’appliquer à lui-même sans attendre, comme le précisent ses « Statuts provisoires » : « Les fonctions électives ne devant pas être source d’enrichissement, ces sommes et d’éventuel avantages fiscaux sont reversés au parti au niveau national […] Le non-cumul des mandats est un principe absolu. Le NPA a comme règle que les éluEs ne fassent pas plus de deux mandats consécutifs […] Les élus doivent coordonner leur action, leur intervention dans les institutions doit être maîtrisée à tous les échelons adéquats par les instances du parti ». Cela afin d’éviter autant que possible les dérives et l’intégration dans le cadre des institutions de la bourgeoisie.

Supprimer un instrument au service de la domination de classe

En même temps, l’État ne se réduit pas aux seules institutions de la ve République, il a en quelque sorte une nature de classe : « Il n’est pas possible de mettre l’État et les institutions actuelles au service d’une transformation politique et sociale. Ces organismes, rodés à la défense des intérêts de la bourgeoisie, doivent être renversés pour fonder de nouvelles institutions au service et sous le contrôle des travailleurs et de la population. »
Il ne suffit pas en effet de changer de majorité à l’Assemblée nationale pour changer de politique, car l’État c’est également un appareil de répression qui a sa propre autonomie, ainsi que la haute fonction publique liée de mille façons aux sphères de la classe dirigeante.
Pour peu que l’on empiète sur le droit de propriété privée, il faudra alors envisager une véritable confrontation avec la bourgeoisie et son État : « Une domination de classe ne peut pas être éliminée par voie de réformes. […] Il faudra une révolution sociale pour abattre le capitalisme. […] Notre choix pour y parvenir mise exclusivement sur l’expression et la mobilisation majoritaire. Tout en annonçant clairement à l’avance que nous chercherons à organiser l’auto-défense des travailleurs […] sans hésiter à sortir du cadre étriqué de la légalité pour obtenir satisfaction… »

La démocratie jusqu’au bout

Mais les citoyenNEs sont aussi des travailleuses et des travailleurs : « Pour nous la démocratie ne s’arrête pas à la porte des entreprises, c’est aux salariéEs de décider de leurs conditions et de leur organisation de travail ».
La question sociale et la question politique sont entièrement imbriquées : « C’est par le développement et la généralisation des luttes, des grèves généralisées et prolongées que l’on peut bloquer les attaques, imposer des revendications. C’est le rapport de forces issu de la mobilisation qui peut permettre la mise en place d’un gouvernement qui imposera des mesures radicales en rupture avec le système et engage une transformation révolutionnaire de la société ».
Mettre les luttes au cœur de notre projet a aussi un aspect fondamentalement démocratique. Car mettre en place une véritable démocratie dans les luttes, c’est commencer à faire le lien avec les nouvelles formes du pouvoir qui pourraient émerger lors de la rupture révolutionnaire : « L’objectif de notre parti n’est pas de prendre le pouvoir par et pour lui-même. Nous combattons dès maintenant et partout pour l’auto-organisation des luttes afin de préparer le renversement de la société capitaliste et l’autogestion par les travailleurs et la population ».
C’est donc bien par en bas et non par en haut que se feront les vrais changements. En ce sens, le choix du NPA n’a vraiment rien à voir avec celui de la politique institutionnelle !

 

Mardi 26 avril 2011

 

1. Étude du Centre d’analyse stratégique n° 49 du 12 mars 2007.

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