Le blog du NPA82

Louise Michel, place de la Casbah par Olivier Besancenot

Place de la Casbah, place Al-Tahrir… Selon la formule du cinéaste Ken Loach, les révolutions sont contagieuses. D'autant qu'elles étaient rares ces dernières années. Désormais, la génération de militants révolutionnaires, issue du lent renouveau anticapitaliste des années 1990, n'est plus condamnée à évoluer dans un monde sans révolutions.

Pour l'heure, hélas, le rapport de forces entre classes, à l'échelle internationale, reste nettement en faveur du capital. Chaque jour, son ordre prédateur et destructeur continue de transformer la moindre parcelle de vie sociale ou environnementale en gisements de profits immédiats.

Il n'empêche, les révolutions tunisienne et égyptienne font basculer la situation internationale dans une nouvelle ère, où les femmes et les hommes se rappellent au bon souvenir des possédants et se hissent au premier plan de l'histoire. Conséquence directe et durable des résistances populaires à la dictature, à la torture, aux injustices et aux restrictions sociales imposées par les exploiteurs et leurs gouvernements depuis le début de la crise économique à l'été 2008, ce cycle pourrait bien annoncer la mondialisation des révoltes sociales, des grèves générales, des insurrections ou des révolutions. Il ne s'agit pas là d'un embrasement irrésistible et mécanique; rien qui renverse les rapports de domination. Mais cette nouvelle envergure de la révolte s'inscrit dorénavant dans le paysage international. Elle est fragile, ignore encore son issue, mais elle a eu lieu -dans plusieurs pays qui plus est.

 

Une brèche dans la mondialisation capitaliste


Grâce au courage et à la détermination de ces peuples, la mondialisation capitaliste amorcée au tournant des années 1980 endure sa première grande faille sur le plan politique. Jusqu'alors elle n'était taraudée que par ses propres contradictions -lesquelles n'étaient déjà pas une mince affaire. À présent un autre danger la guette et qui, cette fois, n'émane pas de son propre camp. Sujet de sa domination, la foule des exploités n'a jamais rien possédé, ou si peu, des richesses créées par son travail. Les politiques libérales infligées aux pays du Sud ont brutalement démantelé les maigres filets de protection sociale. À titre d'exemple, rappelons que la Tunisie n'était pas seulement le pays du régime dictatorial et mafieux de Ben Ali; elle était aussi l'élève modèle du Fonds monétaire international. La spéculation récente sur les matières premières, sur le blé notamment -autre facette de la crise financière qui s'ajoute aux dettes publiques- a privé plus encore la population de ses moyens de subsistance. Pour comprendre ces révolutions, il ne s'agit pas de s'en remettre aux seules aspirations démocratiques, réelles et légitimes, et à la volonté du peuple de mettre à bas un régime tyrannique. La question sociale est également au centre du processus révolutionnaire. La résistance à la misère, à la faim, au chômage, à la précarité et aux inégalités sociales est inhérente à la colère populaire. Leur soulèvement vient aussi de la radicalisation des luttes sociales -en Tunisie, de nombreux conflits sociaux ont récemment percuté la société, dans le bassin minier, à Gafsa et Ben Guerden.

 

Actualité des questions stratégiques


Ces révoltes sont la preuve qu'il y a une brèche dans le système. Un pli où se niche l'événement, l'imprévu et, du coup, l'inconnu. Le temps de l'histoire se fragmente de nouveau en une multitude de possibilités ouvertes. Il n'est plus linéaire, froid et inéluctablement rythmé par la progression des dominants. Dans la lignée d'Auguste Blanqui et de Walter Benjamin, Daniel Bensaïd pourfendait les «temps vides et homogènes» de l'histoire, et aimait insister sur l'idée selon laquelle, dans le domaine politique, rien n'est jamais écrit à l'avance. Il proposait ainsi de laisser «l'éternité à Dieu (s'il existe!) et l'infini aux mathématiciens» («Une lente impatience»). C'est vrai, rien n'est définitif. L'humanité peut toujours tracer sa propre histoire. Grâce au combat des peuples tunisien et égyptien, combat qui chaque jour a montré une grande maturité et du sang-froid, nous le savons un peu plus en conscience.

Ces femmes et ces hommes ne se limitent pas à rouvrir le «chapitre des possibles». D'ores et déjà, leurs révoltes portent de nombreuses questions stratégiques. Comment un peuple peut-il s'emparer du pouvoir, et le garder? Dès les premiers jours qui ont suivi la destitution de Ben Ali, les rues de Tunis sont devenues le décor d'un théâtre politique, comme bien des capitales révolutionnaires jadis. Non pas la scène d'une comédie, d'une tragédie ou d'un spectacle quelconque, mais celle d'un événement historique: le peuple qui reprend la main. Une étrange cohabitation s'est alors installée dans la ville, opposant deux légitimités incompatibles.

D'un côté, celle du gouvernement de transition, issu des débris du régime du dictateur. De l'autre, celle du peuple qui passe, d'un coup d'un seul, de l'ombre à la lumière et s'invite dans l'arène politique. D'un côté, l'ancien régime et ses vestiges inquiétants, tels la police et les milices du RCD (ex-parti de Ben Ali), l'armée, aussi, qui marque sa présence au sol avec ses chars et dans le ciel, ses hélicoptères, l'armée qui rappelle volontiers que, si elle n'a pas tiré sur la foule, elle reste une option de stabilité pour sécuriser l'ancien régime derrière un nouveau visage. De l'autre, le peuple, massivement rassemblé place de la Casbah, face au palais du gouvernement, balai incessant de délégations de marches venues de tout le pays en insurrection. La ville ressemble à une ruche où, à chaque coin de rue, les essaims se regroupent en assemblées improvisées. Les locaux syndicaux fourmillent de monde, les cours des entreprises sont assiégées par le personnel qui débat avec fougue. Dans les régions, des comités locaux, nés des comités de vigilance populaire contre les pillages orchestrés par les milices du RCD, prennent en charge une partie de l'activité des administrations. D'un côté et de l'autre, l'ancienne et la future société se côtoient, s'entremêlent en un même lieu.

 

Dualité de pouvoir


Le contre-pouvoir au gouvernement ne se cristallise pas dans des structures d'auto-organisation collectives systématisées, comme des assemblées ou des conseils coordonnés entre eux. Pour autant, l'existence de ce deuxième pouvoir plane durablement sur la situation politique tunisienne. Visible quand le peuple occupe la rue, il ne disparaît pas véritablement lorsque les femmes et les hommes rentrent chez eux. Ce deuxième pouvoir se replie en ordre dispersé au sein des comités locaux populaires (lorsqu'ils existent), dans la base syndicale de l'UGTT, dans les rangs féministes, la société civile et dans l'opposition politique. Cette dualité de pouvoir évolue en permanence dans un mouvement guidé par les à-coups des poussées révolutionnaires et/ou par ceux de la contre-révolution.

Dans cet entre-deux-eaux, le rapport de forces se fige entre chaque camp et chacun cherche à montrer sa puissance à l'autre. Si le peuple tunisien a été capable de faire chuter la dictature de Ben Ali, l'oligarchie de l'ancien régime a conservé la mainmise sur les remaniements du gouvernement. Les Tunisiens ont su se débarrasser du pouvoir en place, mais sans s'en emparer pour le moment.

Cent quarante ans après les événements de la Commune de Paris, la question épineuse du pouvoir populaire se pose de nouveau. Le contexte arabe, bien sûr, est différent, notamment du fait de l'évolution du capitalisme et des expériences politiques totalitaires passées qui ont sali le drapeau des révolutions. Un fil rouge relie pourtant ces mouvements d'émancipation. En très peu de temps, l'expérience concrète des Tunisiens (éviction et fuite de Ben Ali, premier gouvernement de transition avec de nombreux ministres «benalistes», deuxième gouvernement de transition avec un Premier ministre de l'ancien régime…) a montré qu'il ne suffisait pas de substituer un gouvernement à un autre pour changer de régime. Les anciennes institutions -police et bureaucratie particulièrement- restent entre les mains des mêmes. Voilà pourquoi la proposition de réunir une Assemblée constituante pour fonder de nouvelles institutions, par et pour le peuple, est aujourd'hui portée par les secteurs de gauche de la révolution, regroupés dans la plateforme dite «Front du 14janvier» (laquelle rassemble, entre autres, le PCOT, la Ligue de la gauche ouvrière, etc.). Cette perspective de rupture démocratique indispensable ne règle pas les problèmes en soi, mais a le mérite de les exposer clairement. C'est là toute sa fonction. Quel camp social et politique va-t-il enlever le processus: celui des forces de la révolution ou de la contre-révolution?

 

Modernité de la Commune


Depuis la Commune, nous savons que l'appareil d'État issu de l'ancienne société contre laquelle le peuple se dresse est l'obstacle majeur au changement. Les communards s'y étaient attaqués à leur manière et avaient commencé à bâtir ce que Marx appelait une «forme enfin trouvée d'émancipation». Le suffrage universel, la démocratie directe, le contrôle de la base sur ses assemblées, la révocabilité des élus, ainsi qu'une rémunération plafonnée pour interdire la professionnalisation de la politique, voilà autant de pistes que les communards ont engagées pour éradiquer le pouvoir des possédants lorsqu'il s'enkyste dans l'armée ou la bureaucratie des hauts fonctionnaires. Calquer les mesures prises en 1871 n'aurait pas de sens compte tenu de l'évolution du monde, mais revisiter ces pages de l'histoire à la lumière des événements présents pourrait s'avérer utile, même s'il faut dire qu'en ces jours, c'est nous, de l'autre côté de la Méditerranée, qui avons beaucoup à apprendre des peuples tunisien et égyptien.

Les revendications des femmes et des hommes, clamées place de la Casbah, place Al-Tahrir, résonnent jusqu'à nous. Elles font comme un écho aux aspirations libertaires des communards quand elles répètent que ces révolutions sont les leurs, que personne ne pourra parler en leur nom ni se substituer à eux. En Tunisie, les partis politiques, même les plus actifs dans la révolution, forts de la légitimité des combats durement payés dans la clandestinité, ont de prime abord été reçus avec défiance. La volonté de ne pas être récupéré est fondée. Pour autant, elle ne saurait effacer la problématique politique de fond: comment coordonner l'énergie collective? Comment la canaliser en un point précis qui donnera le coup de grâce aux débris de l'ancien système? Comment unifier les propositions du peuple en une logique cohérente et globale, synthétisée en un programme clair? Et, surtout, comment gérer les moments de reflux, qui asphyxient les structures d'auto-organisation, si ce n'est en regroupant les principaux animateurs de la révolution dans une organisation politique capable de résister aux aléas de la situation? Le rapport entre parti révolutionnaire et peuple en mouvement reste posé.

Enfin, la Commune qui compta de nombreux immigrés dans ses rangs, et à tous les niveaux, nous rappelle, 140 ans plus tard, que les exploités ne connaissent pas de frontières. Alors, que la gauche anticapitaliste s'empare de nouveau, et avec ardeur, du drapeau de l'internationalisme.

 

Olivier Besancenot

Publié dans : Revue Tout est à nous ! 19  (mars 2011)

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