Le blog du NPA82

Pantin : trajectoires de la misère

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Il faut parfois des drames pour mettre des noms, des visages et des histoires sur une misère du quotidien. Ils s’appellent Youssef, Karim et Cherhardin, ils ont quitté la Tunisie pour s’échouer dans la banlieue grise de la capitale de l’ancienne puissance coloniale. Le 28 septembre au matin, six des leurs sont morts dans un squat minable de Pantin. Deux d’entre eux habitaient dans cet immeuble, un autre habite un peu plus loin du côté de Belleville. Ce sont tous des jeunes hommes venus à la quête d’un eldorado de papier. Leurs histoires sont le reflet de milliers d’autres, celles des migrations économiques et des drames qu’elles enfantent.

 
Combien y avait-il d’habitants dans cet immeuble ?
Nous étions 30, le plus ancien s’est installé ici il y a quatre mois. Avant d’arriver ici je dormais dans les jardins, comme au parc de la Villette.

Pourquoi avez-vous quitté la Tunisie ?
Le 17 janvier, la prison a été ouverte alors j’ai fui tout de suite. On a traversé la Méditerranée à neuf sur une barque jusqu’à Lampedusa.
Karim évoque lui les copains du quartier qui reviennent de France, d’Italie ou des États-Unis : Ils partent un an et ils reviennent avec la grosse Mercedes, alors forcément ça donne envie ! En Tunisie, il y a du travail, moi je suis cuisinier, je peux travailler là-bas mais pour 200 euros par mois… Alors je me suis dit, je vais courir derrière la chance, et quand tu dis ça à la famille, personne ne te retient : ta mère te dit qu’elle va prier pour toi. C’est comme si tu jouais au loto, mais souvent tu gagnes pas… Et aujourd’hui quand je regarde derrière moi, que je repense aux copains avec leurs grosses voitures, c’est pas kif-kif, c’est différent…

Et vous pensez retourner en Tunisie aujourd’hui ?

 Retourner en Tunisie pour quoi faire ? Pour dormir ?


Parce que les conditions de vie sont difficiles ici, tu peux nous décrire votre quotidien ?
Oui les conditions de vie sont difficiles ici, mais là-bas aussi. Ici, tu vis dans un squat, tu ne te douches pas, t’es pas sûr de trouver du taf, tu peux te faire contrôler quand tu vas sortir et passer ta journée au poste.

Vous faites quel genre de boulots ?
La plupart du temps c’est manœuvre sur les chantiers. Il y a un ancien qui t’explique qu’à tel endroit tu y vas pour telle heure et là il y a parfois une camionnette qui passe et qui ramasse quelques gars. C’est jamais pour des gros chantiers, c’est toujours des petits trucs chez les particuliers, et puis juste on transporte des déchets d’un endroit à un autre. C’est 50 euros pour huit heures de taf.
Un autre d’ajouter : Moi je travaille dans les restaurants. Une fois, on m’a dit qu’un mec de mon village en Tunisie avait une pizzeria à Beauvais, alors j’y suis allé, j’ai travaillé dur pendant une semaine, je dormais dans des buissons, dans des parcs, et puis j’ai demandé au patron de me payer pour mon travail : jamais il m’a payé, et on est plein d’autres Tunisiens comme ça à ne pas avoir été payé !

Qu’est-ce que vous allez faire ce soir ?
Ce soir… On ira où le vent nous porte.

Personne de la mairie n’est venu vous voir ?
Pour l’instant non. Le maire est venu il y a deux semaines, il n’a jamais parlé de sécurité, il a juste dit qu’il fallait pas rester ici et il nous a dit que dans une semaine il y aurait la police pour nous faire partir. Il a dit que les voisins s’étaient plaints du bruit.

Vous pensez que ce drame va changer quelque chose ?
Avant-hier à Belleville, il y a un immeuble qui a été démoli alors qu’il y avait encore des gens dedans… Cela fait six mois qu’on parle du même sujet, et même s’il y a eu des morts, je ne crois pas que ça va bouger. C’est le même problème pour tous les sans-papiers.

Cette interview a été réalisée le jour du drame. Vers 18 heures, la mairie s’est engagée à héberger les rescapés dans des hébergements d’urgence. Le lendemain, la mairie leur a donné 30 euros et leur a annoncé que l’hébergement s’arrêterait lundi soir. Ils sont une quinzaine à errer dans le quartier, certains, blessés, se traînent péniblement sur des béquilles. Un vieux Tunisien qui passe par là s’emporte : « Je suis en colère ! J’ai travaillé pendant 30 ans pour la ville de Pantin ! J’ai balayé les rues pendant 30 ans ! J’y ai donné ma vie, ma santé ! On donne 30 euros à nos fils ! 30 euros pour se taire ! »

Propos recueillis par Max Bess,

mardi 11

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