Le blog du NPA82

Reconversion, relocalisation et protectionnisme

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Plusieurs forces politiques à gauche, à droite et à l’extrême-droite tentent d’utiliser la thématique de la relocalisation pour alimenter une défense du protectionnisme dans un cadre national ou européen. Celui-ci refait en effet surface à la faveur du désastre économique en cours. En miroir, les traditionnels défenseurs du libre-échange ressassent leurs sempiternelles sornettes.


La démonstration des dégâts de la libéralisation marchande généralisée n’est plus à faire: libérées de presque toutes les contraintes, les multinationales déploient leurs activités sur un échiquier planétaire en utilisant au mieux les différences entre législations fiscales, sociales et environnementales des pays. Il s’agit d’optimiser l’exploitation des travailleurs-euses sur laquelle est assis leur niveau de profit et de disposer des meilleures conditions possibles d’exploitation de la nature.


Face à cela, le protectionnisme peut-il être la solution?

La plupart des partisans du protectionnisme n’a aucunement l’intention de s’en prendre au pouvoir des multinationales. Au contraire, ils défendent les champions français ou européens suivant les cas. Or ces champions sont des multinationales implantées partout dans le monde, en particulier dans les pays émergents, stigmatisés au passage avec des relents xénophobes. Comme le souligne Michel Husson: «Une bonne partie du commerce mondial est le fait d’échanges internes aux multinationales. Mais une bonne partie aussi des exportations des pays émergents correspond aux investissements réalisés par les multinationales du Nord dans ces pays. (…) Pourtant aucune conséquence n’est tirée de ce constat (NDLR, par les promoteurs du protectionnisme) et il y a là un défaut essentiel de l’analyse qui tend à séparer les échanges commerciaux des mouvements de capitaux, en oubliant le rôle des multinationales. Cela revient à raisonner sur un schéma obsolète de l’économie mondiale qui mettrait face à face des pays, alors que les agents essentiels de la mondialisation sont les firmes transnationales (1).» Le simple énoncé de cette situation montre bien la contradiction dans laquelle se trouvent empêtrés les partisans du protectionnisme: cibler des pays dont les multinationales qu’ils soutiennent tirent partie.

Mais le refus du protectionnisme ne doit pas conduire à embellir les effets de la mondialisation capitaliste. La dévastation sociale et écologique qu’elle provoque au Nord comme au Sud doit conduire à la remettre en cause radicalement.


Il faut donc récuser le face-à face piégé protectionnisme/libre-échangisme qui limite l’alternative dans le cadre du système existant. Une véritable réflexion doit partir d’une critique radicale de l’ordre capitaliste mondial, de ses dégâts sociaux et écologiques; elle tient compte du développement humain de l’ensemble des peuples de la planète, de l’égalité des droits entre hommes et femmes, de l’accès libre aux savoirs et technologies, et de la satisfaction écologique des besoins sociaux. C’est à partir de cette boussole fondamentale que les combats doivent être menés et les revendications formulées, avec la difficulté de tenir ensemble les deux bouts du social et de l’écologique. Oublier cette nécessité ne peut que conduire à une pseudo-radicalité à courte vue. C’est aussi sous-estimer la conscience écologique d’une partie significative du salariat et de la petite paysannerie.


On peut illustrer cette nécessité par l’exemple de la raffinerie Pétroplus. Fermer cette raffinerie, c’est mettre sur le carreau plusieurs centaines de travailleurs-euses, sans faire avancer d’un pouce les questions écologiques: le pétrole raffiné auparavant en France le sera ailleurs, cette fermeture ne correspondant nullement à un plan de réduction de l’utilisation de carburant fossile en France. Il faut donc résolument se battre contre toute suppression d’emploi, mais cela ne saurait suffire: l’urgence de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre à l’origine de la crise climatique impose de réduire drastiquement la consommation de carburants fossiles. Il faut donc se battre pour une perspective de reconversion de l’activité et non simplement contre la fermeture de la raffinerie. Mais cette reconversion n’a guère de sens si le pétrole est raffiné ailleurs et importé en France. Elle doit s’inscrire dans une bataille pour une transformation radicale du secteur de l’énergie et des transports, ce qui pose la double question de l’appropriation sociale et publique des entreprises de ces secteurs, et de la planification démocratique indispensable à une réorientation radicale de la production vers la satisfaction des besoins. Pour être portée et voulue par les salarié-e-s, la reconversion de l’activité doit correspondre à une reconversion collective des travailleurs-euses, sans licenciement, sans perte de qualification ou de rémunération ni mobilité forcée.


L’impératif écologique conduit donc à être offensif sur la question de la reconversion, mais aussi sur la nécessité d’en finir, au moins dans certains secteurs, avec l’éloignement entre lieux de production et de transformation, et lieux de consommation. Le faible coût des carburants fossiles, indispensable au maintien de l’organisation de la production éclatée à l’échelle planétaire, est un des soubassements fondamentaux de la mondialisation capitaliste actuelle. Sans lui, pas de sous-traitance généralisée, de flux tendu ou de boom général des transports de marchandises. Il permet aux firmes d’optimiser les conditions de pillage des ressources naturelles et d’exploitation du travail. Mais à l’échelle sociale globale, il se traduit entre autre par un gigantesque gaspillage d’énergie et le boom des émissions de gaz à effet de serre. Il faut souligner aussi combien ce mode d’organisation de la production est incompatible avec tout type de contrôle démocratique.


Ce sont donc de très solides arguments écologiques et démocratiques qui conduisent à défendre une perspective de relocalisation massive de la production. Cette relocalisation ne saurait être complète, parce que les gisements de matières premières sont inégalement répartis à l’échelle mondiale mais aussi parce que certaines productions de biens courants ne sont possibles que sous certains climats (café, bananes). Il ne s’agit donc pas de viser l’autarcie économique, mais de développer la capacité de tous les peuples à produire ce dont ils ont besoin, en premier lieu leur nourriture, dans une logique de souveraineté alimentaire, mais aussi au-delà.


La popularité grandissante du thème de la relocalisation pousse certains tenants du protectionnisme national, dont le Front National dans la version « produisons français avec des français », à récupérer ce terme. Il s’agit d’un amalgame qu’il convient de dénoncer: la relocalisation vise une réorganisation planétaire de la production et a donc vocation à s’appliquer partout. Elle obéit à une logique de proximité qui ne recoupe pas nécessairement une logique nationale (Barcelone est près de Perpignan, Turin de Nice et vice-versa...). Elle ne cherche pas à rapatrier la production en France pour consolider des champions nationaux à l’export afin de mieux écraser les autres économiquement, ce que revendique bon nombre des hérauts du produisons français. Elle est fondamentalement opposée à la structuration de l’activité économique par des multinationales. Elle favorise le contrôle de l’activité de production par les travailleurs-euses et les citoyen-ne-s. Autant de perspectives à mille lieux des orientations d’un François Bayrou ou d’une Marine Le Pen.

On peut illustrer l’urgence à relocaliser en citant deux exemples. Le premier est celui de l’agriculture industrielle. Le soja est un composant essentiel des tourteaux produits pour l’alimentation animale des batteries de production industrielle (laitière, bovine, porcine, avicole). Une part importante de ce soja est produite en Amérique latine. Comme au Brésil, où la déforestation fait rage, où les terres sont prises aux petits paysans, alors qu'une partie de la population a du mal à se nourrir. L’importation de ce soja peu cher (souvent transgénique) permet de baisser le coût de production industrielle de la viande en Europe, générant des surplus importants à bas prix. Les petits éleveurs, étranglés par ce niveau de prix, disparaissent, tandis que les surplus vont inonder les marchés du Sud, par exemple en Afrique, où là encore ils font une concurrence déloyale aux producteurs locaux. A ce tableau, il faudrait également ajouter la délocalisation de la production de viande elle-même notamment de volaille, non pour se rapprocher des marchés locaux mais pour produire moins cher et réimporter: le groupe Doux inonde ainsi le marché français de poulets produits au Brésil après avoir fermé ses usines en France. On voit combien ce système de production basé sur l’éclatement géographique des chaînons de la production permet d’optimiser l’exploitation des salariés-e-s et des petit-e-s paysan-ne-s au Nord comme au Sud et la destruction de la nature, avec la domination constante des multinationales. Toute sortie de ce système passe par un processus de relocalisation, tant en France qu’au Brésil ou en Afrique. C’est aussi une condition nécessaire, même si non suffisante, pour réorganiser complètement un système agroalimentaire aberrant.


La production énergétique est un second exemple qui montre combien la relocalisation est un élément clé de toute transformation écologique et sociale de la production, rendue urgente par la double nécessité d’une sortie rapide du nucléaire et des énergies fossiles. Elle se caractérise par une production centralisée d’énergie et une déperdition considérable due aux pertes en ligne liées au transport. Ce type de production favorise la constitution de puissants groupes industriels dont la position dominante leur garantit de superprofits. Le passage progressif à une production basée sur les énergies renouvelables, qui n’est possible qu’accompagné d’une politique radicale de réduction de la consommation électrique et le développement de l’efficacité énergétique, permet une décentralisation importante de la production en la rapprochant des lieux de consommation. Au-delà de la question écologique, essentielle, il y a là les bases d’une avancée démocratique majeure : casser le pouvoir des majors, créer les conditions d’un contrôle démocratique de la production par les salarié-e-s et les citoyen-ne-s.


Un argument puissant en faveur d’une perspective de relocalisation de la production est évidemment celui de la création d’emploi. Transformer le système de la production agricole ou énergétique comme nous venons de le décrire, est un facteur de création de centaines de milliers d’emplois, ce que nombre d’études ont pu montrer. Une agriculture biologique proche des lieux de consommation appelle un renforcement considérable de la fourniture de travail humain. Un point important doit ici être souligné: cette relocalisation visant avant tout à réorienter la production vers les besoins locaux et régionaux permet ce même mouvement dans l’ensemble des pays. Il n’y a donc pas inévitablement transfert d’emploi d’un pays vers l’autre mais possibilité de création de nouveaux emplois partout dès lors que la logique de délocalisation s’étend. Et il ne s'agit évidement pas de parvenir à augmenter la quantité de travail humain nécessaire alors même que la contrainte écologique ne s'exercerait pas et que des modes de productions mécanisées sans dommage pour environnement favoriseraient une économie de temps de travail.


On voit qu’en énonçant les grandes lignes des mesures indispensables aux réorganisations à opérer, se pose la question de comment les imposer. Les ogres de l’agrobusiness comme les géants de l’énergie ne se laisseront pas rayer de la carte. Mais une relocalisation qui laisserait intacte leur puissance ne pourrait que rester réduite aux interstices du marché capitaliste sans remettre jamais en cause sa logique dominante. Les expériences locales de circuits courts ou autres, tout comme les batailles contre les licenciements et pour les reconversions doivent donc s’inscrire dans une perspective globale, qui devrait être portée par les courants politiques et syndicaux défendant une transformation sociale radicale. Deux axes clés émergent qui dessinent clairement une perspective anticapitaliste et antiproductiviste: en premier lieu l'appropriation sociale et publique des grands moyens de production détenus par une minorité indispensable à tout changement majeur. Mieux vaut parler d’appropriation sociale et publique que de nationalisation car il s’agit d’instaurer un pouvoir citoyen et salarié sur la production: citoyen car les grands choix de production doivent résulter de décisions démocratiques de la population, salarié car les travailleurs-euses doivent gérer leur unité de production. En ce qui concerne l’agriculture, le droit d’accès à la terre doit être garanti aux petits paysan-ne-s, même si des mécanismes doivent être mis en place afin de favoriser la coopération entre producteurs. Ensuite, une planification démocratiquement contrôlée, permettant de mener de front transformation sociale et transformation écologique, opérée par et pour les citoyen-ne-s et les salarié-e-s et non sur leur dos.


Article de la Commission Nationale Ecologie publié dans le revue TEAN de février 2012

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