Le blog du NPA82

Tapie-Lagarde-Sarkozy : La question à 390 millions d’euros

 

tapie

Dans les méandres de la nouvelle affaire Tapie, il est parfois un peu compliqué de s’y retrouver, d’autant qu’il faut d’abord se familiariser avec quelques termes techniques abscons tels que « structure publique de défaisance » ou encore « tribunal arbitral »… Essayons donc de faire simple !
Depuis une quinzaine d’année, une série impressionnante de procédures judiciaires oppose Bernard Tapie au Crédit Lyonnais ou, plutôt, au CDR, la structure chargée d’apurer les comptes de l’ancienne banque publique. À l’origine, il y a le mandat confié au début des années 1990 par Tapie au Crédit Lyonnais : vendre ses sociétés, afin de pouvoir devenir ministre de François Mitterrand. La banque va alors vendre la société Adidas, le fleuron du groupe Bernard Tapie, en dessous de sa valeur et surtout se la vendre en partie… à elle-même ! Avant de mettre en faillite et en liquidation le groupe Tapie. Depuis cette époque, Tapie crie à l’escroquerie et tente par tous les moyens de récupérer ses sous. Entre-temps, le Crédit Lyonnais a été privatisé, en 1999. Une fois de plus, la règle « nationalisation des pertes, privatisation des profits » est appliquée : via le CDR, c’est à l’État qu’il appartiendra d’éponger actifs pourris, créances douteuses et éventuelles indemnités pour préjudice qui pourraient être décidées par la justice. Le ministre qui signe ce potentiel chèque en blanc au détriment des finances publiques n’est autre que Dominique Strauss-Kahn. Côté procédures judiciaires, les rebondissements ont été nombreux : les différentes instances judiciaires donnent alternativement raison (partiellement) à Tapie ou le déboutent.
En 2007, Tapie se prononce vigoureusement en faveur de Nicolas Sarkozy qui, une fois élu, va lui manifester toute sa gratitude. Car, c’est à ce moment que survient la décision à l’origine du scandale qui vient d’éclater. La « justice de la République » – comme ils disent… – est dessaisie au profit d’une justice privée, un « tribunal arbitral »… qui va s’empresser, en juillet 2008, d’accorder à Tapie le jackpot : 390 millions, dont 45 pour préjudice moral ! Grande générosité et sens de l’humour…
Deux ans plus tard, un rapport d’information parlementaire ainsi qu’un rapport de la Cour des comptes révèlent le rôle de premier plan joué par la ministre de l’Économie. Ainsi, Christine Lagarde a autorisé le recours à la procédure d’arbitrage et, une fois l’arbitrage rendu, laissé le CDR renoncer à tout recours en annulation, avant d’assurer elle-même dans les médias le service après-vente d’une décision qui oblige à puiser dans les finances publiques – pourtant exsangues, non ? – pour arroser le nouvel ami de Sarkozy… Pour faire bonne mesure, les rapports révèlent également quelques falsifications de documents de la part d’un dirigeant du CDR.
État de classe, président des riches
Quelques mois après l’explosion de scandales politico-financiers ayant accompagné les derniers mois de présence au gouvernement d’Éric Woerth, le mauvais feuilleton de l’indemnisation de Bernard Tapie a donc un immense mérite pédagogique : éclairer pour un large public la nature de l’État et de ses sommets, ainsi que leur fonction dans la société capitaliste. Traditionnellement, conservateurs, libéraux et partisans du système présentent l’État comme une institution neutre, garante de l’intérêt général. À quoi, ceux qui se réclament de la pensée critique socialiste – notamment marxiste – rétorquent qu’il n’en n’est rien et que l’État défend en réalité non l’intérêt général mais des intérêts privés, minoritaires qui plus est : ceux de la classe dominante. C’est-à-dire, sous le capitalisme, ceux de la grande bourgeoisie, propriétaire des grands moyens de production. Encore, dans cette approche, le terme « intérêts privés » est-il en général pris dans un sens global, quasi abstrait : l’État est chargé de garantir l’ordre social, le maintien des conditions de l’exploitation capitaliste et, partant, la pérennité des profits pour la bourgeoisie dans son ensemble, en tant qu’être collectif.
Avec le pouvoir sarkozyste et ses dérives mafieuses, l’avantage est que l’abstraction, le « collectif » et le « global » – qui se cachaient sous les expressions « classe dominante » ou « bourgeoisie » – s’incarnent en quelques personnages, peu nombreux mais emblématiques, dont la principale caractéristique est d’être riches. Très riches, même. Et avides de le devenir plus encore ! Désormais, le terme « intérêts privés » est donc à prendre au pied de la lettre, dans son acception quasi individuelle : le pouvoir d’État tout comme les ressources publiques sont entièrement mobilisés au service de la défense des appétits et des intérêts matériels et financiers immédiats – et considérables – des amis du président. Au détriment, évidemment, des salariés et des contribuables. Et au bénéfice des Bernard Arnault, François Pinault, Liliane Bettencourt, Martin Bouygues, Vincent Bolloré, etc. Et, plus récemment, de Bernard Tapie, donc. Allez : pour un peu, on en deviendrait… anticapitaliste !

 

François Coustal, Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 98 (14/04/11)

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