Le blog du NPA82

140 ans de la Commune de Paris (1871)

louise michel

1871, la Commune de Paris

Un nouveau monde

Le 18 mars 1871, l’insurrection populaire parisienne chasse le gouvernement qui se réfugie à Versailles. Le 28 mai, avec la chute de la dernière barricade, s’achève la Semaine sanglante. La Commune de Paris n’a duré que 72 jours.
Cette brève expérience révolutionnaire a pourtant eu un impact considérable, durable et de portée internationale, sur le mouvement ouvrier. Au point d’être toujours, 140 ans plus tard, une référence pour celles et ceux qui n’ont pas renoncé au combat pour l’émancipation…
Cela s’explique en partie parce que l’écrasement de la Commune est devenu le symbole par excellence de la sauvagerie de la bourgeoisie quand son pouvoir est menacé. Et aussi parce que
la Commune, ses potentialités et son échec, ont nourri la réflexion stratégique de générations de militants, comme celle des théoriciens du mouvement révolutionnaire, à l’instar de Karl Marx, de Friedrich Engels, de Michel Bakounine, de Louise Michel,
de Lénine, de Trotsky et de bien d’autres.
Mais, surtout, la Commune de Paris a été le premier gouvernement populaire où, de façon certes éphémère, le pouvoir a été exercé directement par des gens ordinaires et non par des professionnels de la représentation et de la politique.
Dans l’urgence, ce gouvernement a pris des mesures radicalement nouvelles, certaines au contenu social marqué, d’autres dotées d’une dynamique socialiste. Dans bien des domaines, cet héritage demeure une source d’inspiration…

Urgence sociale

Dès son installation le 29 mars, la Commune doit faire face à une situation sociale catastrophique, consécutive à la guerre puis au siège de Paris.
Les loyers dus avaient fait l’objet d’un moratoire depuis le mois d’août. Mais, début mars, la nouvelle Assemblée nationale avait décrété la fin du moratoire. La Commune annule purement et simplement les loyers dus ! Elle suspend également la vente des objets déposés en gage au Mont-de-Piété. Ces mesures seront complétées ultérieurement. Le 12 avril, la Commune suspend les poursuites judiciaires concernant les échéances impayées, qu’il s’agisse de loyers, d’emprunts ou d’effets de commerce. Le 16 avril, elle porte à trois ans le délai de remboursement des échéances et des dettes. Le 25 avril, elle décide la réquisition des logements vacants pour y loger les victimes des bombardements. Le 6 mai, elle autorise les personnes ayant mis en gage des objets de faible valeur (« moins de 6 francs ») à les récupérer gratuitement.
Au-delà de ces décisions dictées par l’urgence, la Commune prend de nombreuses autres mesures à caractère social, notamment sous l’impulsion des membres de l’Association internationale des travailleurs qui regroupe le courant socialiste et révolutionnaire. Ainsi, le décret du 5 avril crée des bureaux municipaux de placement, celui du 20 avril interdit le travail de nuit dans les boulangeries, celui du 27 avril interdit les amendes et retenues sur salaire, et encore celui du 13 mai oblige les entreprises souhaitant passer des marchés avec la Commune à indiquer le salaire minimum qu’elles pratiquent…

La moitié du ciel

Pendant la Commune, comme dans toutes les périodes d’effervescence révolutionnaire, les femmes ont été en première ligne de la confrontation sociale. Et, comme dans toutes les périodes d’effervescence révolutionnaire, elles ont eu à batailler pour faire reconnaître leur rôle et leurs droits. Plusieurs groupements de femmes ont existé, le principal étant le Comité central de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés – en général désigné par le vocable Union des femmes – animé par Nathalie Le Mel et Élisabeth Dmitrieff. L’Union des femmes développa une activité considérable en termes de réunions publiques dans les arrondissements, de soins aux blessés, de permanences pour la collecte et la distribution de nourriture aux veuves et aux orphelins. Mais elle n’entendait pas être confinée aux tâches de soins, d’entraide et de solidarité. Ainsi, pour l’Union des femmes, « dans l’ordre social du passé, le travail de la femme étant le plus exploité, sa réorganisation immédiate est donc de toute urgence ». C’est pourquoi, très rapidement, l’Union revendique auprès de la « commission du travail et de l’échange » de la Commune d’être « chargée de la réorganisation et de la distribution du travail des femmes à Paris… en commençant par lui accorder l’équipement militaire ». Revendication satisfaite : en accord avec la Commune et sous l’impulsion de l’Union des femmes, des associations productives de travailleuses se constituent et se fédèrent.
D’autres revendications surgissent comme la suppression de la prostitution ou l’élimination des religieuses des hôpitaux et des prisons. Parmi les réalisations de la Commune, il faut également noter l’extension aux veuves et aux orphelins de la pension qui, initialement, était versée uniquement aux blessés. En mai 1871, la Commune décrète l’égalité de tous les enfants – légitimes ou naturels – ainsi que des épouses et des concubines pour le versement des pensions.
Enfin, la revendication du droit à porter les armes s’est traduite par la participation active des femmes aux combats pour la défense de la Commune. Selon Louise Michel, « plus de dix mille femmes, éparses ou ensemble, combattirent pour la liberté ».

Défense populaire

C’est l’un des tout premiers décrets pris par la Commune, deux jours après son élection. Il est assez court pour être cité intégralement :
1. La conscription est abolie ;
2. Aucune force militaire, autre que la Garde nationale, ne pourra être créée ou introduite dans Paris ;
3. Tous les citoyens valides font partie de la Garde nationale.
De fait, cette décision s’inscrit dans une longue tradition de méfiance antimilitariste. Ainsi, dans une déclaration, les gardes nationaux du 6e arrondissement affirment : « toute armée permanente est destructive des institutions républicaines [...] La Garde nationale ne doit obéir qu’aux chefs choisis par elle et constamment révocables ». Elle s’appuie sur l’existence (antérieure à la Commune) de la Garde nationale qui constitue une espèce d’armée de réserve composée de ceux qui n’ont pas été tirés au sort pour faire leur service militaire. Organisée sur une base géographique, elle agit en supplétive de l’armée régulière. Pendant les semaines qui ont précédé la Commune, la Garde nationale s’est progressivement organisée – « fédérée », pour employer le terme choisi par les gardes nationaux eux-mêmes – à travers un système de délégués de bataillon, chapeauté par le Comité central de la Garde nationale « formé de deux délégués par arrondissement, élus sans distinction de grade ». C’est donc cette forme démocratique d’organisation, reposant sur l’implication de tous les citoyens et l’élection des responsables que la Commune entend pérenniser : l’armée permanente, professionnelle ou de conscription, doit laisser la place au peuple en armes.

Rendez-nous nos usines !

Le 16 avril, la Commune légifère à propos des ateliers abandonnés par leurs propriétaires à l’occasion du siège de Paris par les Prussiens ou de la fuite des possédants hors de Paris, après l’insurrection du 18 mars. Le décret prévoit que les chambres syndicales ouvrières – c’est le nom des premières structures syndicales en voie d’organisation – créent une commission d’enquête pour recenser les ateliers abandonnés et étudier les conditions de leur remise en marche « non plus par les déserteurs qui les ont abandonnés, mais par l’association coopérative des ouvriers qui y étaient employés ». Il est également prévu de constituer un jury arbitral pour déterminer l’indemnisation versée aux patrons lors de la « cession définitive des ateliers aux sociétés ouvrières ».
Si la Commune ne va pas jusqu’au refus pur et simple de toute indemnisation, par contre c’est bien de l’expropriation des capitalistes – en tout cas, des capitalistes « défaillants » – qu’il est ici question. Et, surtout, ces expropriations doivent déboucher sur la gestion ouvrière : l’organisation de la production par les producteurs eux-mêmes, organisés en coopératives.
Après la publication de ce décret, le processus se met en marche. Dans plusieurs branches d’activité, le travail de recensement commence. Des coopératives se constituent pour postuler à la reprise des entreprises, comme l’Association ouvrière des fondeurs en fer de la rue Saint-Maur. Dans le 15e, la fonderie Brosse est réquisitionnée. Début mai, le Conseil de la Commune est saisi d’une nouvelle proposition visant à aller plus loin et à réquisitionner non seulement les ateliers abandonnés mais aussi « tous les grands ateliers des monopoleurs ».
Le 18 mai, le mouvement connaît une nouvelle impulsion lorsque la Chambre syndicale des mécaniciens – ainsi que les représentants d’autres professions (cordonniers, ébénistes, lithographes, etc.) – et l’Union des Femmes créent une commission d’enquête et d’organisation du travail qui a pour objectif de « rechercher activement tous les moyens tendant à développer les principes de solidarité pour accélérer la création des associations ».
Le 21 mai, alors que commence la Semaine sanglante, l’atelier d’armes du Louvre devient coopérative.
Comme dans bien d’autres domaines, c’est la répression qui brise l’élan de la Commune.

D’ailleurs, ils sont d’ici...

La Commune – qui a pris beaucoup de décrets – n’a pas réglementé spécifiquement le statut et les droits des étrangers, sinon à l’occasion de la validation de l’élection de Léo Fränkel. En effet, lors des élections au Conseil de la Commune, le 26 mars, les listes électorales utilisées dataient de l’Empire : n’y figuraient que les hommes de nationalité française habitant à Paris. Néanmoins, Fränkel, juif hongrois et ouvrier bijoutier, fut élu dans le 13e arrondissement. Il est ensuite ministre du Travail ou, pour
reprendre la dénomination de la Commune, Délégué de la commission du travail et de l’échange. Son élection est validée en ces termes : « considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle, considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent, la commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis ». Dans la même logique, Elisabeth Dmitrieff – qui était de nationalité russe – se voit décerner « le titre de citoyenne de Paris ». La Commune compte également deux étrangers parmi ses chefs militaires : les officiers polonais Jarosław Dombrowski et Walery Wroblewski.

Pouvoir populaire

La Commune a oscillé en permanence entre une vocation de sauvegarde des libertés communales parisiennes retrouvées et l’anticipation d’une nouvelle forme d’organisation du pouvoir politique dans le contexte d’une situation insurrectionnelle. En butte à l’hostilité de la coalition de tous les réactionnaires regroupés derrière le gouvernement Thiers – comme l’ont écrit les communards eux-mêmes – « La Commune de Paris a été forcée de sortir de ses attributions normales. Traitée en ennemie, elle a dû faire acte de gouvernement, assurer dans les limites du possible les services généraux ; agir en belligérant comme la guerre qu’on lui déclarait lui en imposait le devoir ».
La Commune se veut donc l’exact opposé de l’Empire : une République démocratique et sociale, « composée de conseillers municipaux élus au suffrage de tous les citoyens, responsables et révocables à tout moment ». Les élus aussi bien que les fonctionnaires de la Commune devront accomplir leur tâche pour le salaire d’un ouvrier : début avril, le Conseil de la Commune limite le salaire des fonctionnaires dont, par ailleurs, elle abolit le serment politique et professionnel. Elle interdit également le cumul des traitements.
Le 19 avril, à l’unanimité (moins une voix), la Commune adopte une « Déclaration au peuple français » qui constitue son programme en matière d’organisation du pouvoir à travers la « révolution communale ». C’est-à-dire « l’association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles ». Avec comme objectif : « la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation ».
Pour les Communards, la réalisation de ce projet nécessite évidemment « l’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales ».

Priorité à l’éducation

La Commune ne s’est pas contenté de proclamer que l’École devait être laïque, gratuite et obligatoire, devise que la Troisième République finira par reprendre à son compte. Elle a initié de profondes réformes tant sur le contenu que sur la forme des activités scolaires et d’éducation. L’accent est mis sur la multiplication des écoles pour les filles – alors que celles-ci étaient rares – ainsi que sur la création d’écoles professionnelles aussi bien pour les garçons que pour les filles.
Ainsi, dans le 5e arrondissement : « les enfants âgés d’environ douze ans et au-dessus, quel que soit l’arrondissement qu’ils habitent, y seront admis pour compléter l’instruction qu’ils ont reçue dans les écoles primaires et pour y faire, en même temps, l’apprentissage d’une profession ». Dans le 3e arrondissement, l’objectif est de faire passer la gratuité en pratique : « nous informons les parents des élèves qui fréquentent nos écoles qu’à l’avenir toutes les fournitures nécessaires à l’instruction seront données gratuitement par les instituteurs qui les recevront de la Mairie ». En matière de contenu et de pédagogie, l’accent est mis sur la promotion de l’esprit scientifique. Ainsi, sur le contenu, la Commission de l’enseignement insiste : « les faits et les principes scientifiques seront enseignés sans aucune concession hypocrite faite aux dogmes que la raison condamne et que la science répudie ». Cette préoccupation vaut aussi pour les méthodes pédagogiques : ainsi, dans le 18e arrondissement, on emploiera « la méthode expérimentale ou scientifique, celle qui part de l’observation des faits, quelle qu’en soit la nature : physiques, moraux, intellectuels ».

Laïcité

Considérant que le budget des cultes est contraire au principe, puisqu’il impose les citoyens contre leur propre foi, considérant, en fait, que le clergé a été le complice des crimes de la monarchie contre la liberté, la Commune de Paris décrète :
Art. 1er. L’Église est séparée de l’État.
Art. 2. Le budget des cultes est supprimé.
Art 3. Les biens dits de mainmorte, appartenant aux congrégations religieuses, meubles et immeubles, sont déclarés propriétés nationales.
Art. 4. Une enquête sera faite immédiatement sur ces biens pour en constater la nature et les mettre à la disposition de la Nation.
La séparation de l’Église et de l’État est décidée en ces termes le 3 avril, soit moins d’une semaine après la mise en place du Conseil de la Commune. Après l’écrasement de la Commune, il faudra attendre plus de trente ans – en fait, la loi de 1905 – pour que, sous une forme très édulcorée, soit reconnue la laïcité de l’État.
À l’époque de la Commune, l’anticléricalisme militant est partie prenante des combats émancipateurs. Nombre de communards – et de communardes… – sont des « libres-penseurs » qui n’hésitent pas à manifester leur détestation pour la religion, comme Gustave Flourens, l’un des premiers chefs militaires de la Commune : « L’ennemi c’est Dieu. Le commencement de la sagesse c’est la haine de Dieu [...] cet épouvantable mensonge qui, depuis six mille ans, énerve, abrutit, asservit la pauvre Humanité. »

 

 

 

La Commune de Paris (1871) et les débats qu’elle a suscités par Michaël Lowy

 

Actualité de la Commune de Paris au XXIe siècle

 

Chaque génération a sa propre lecture, sa propre interprétation de la Commune de 1871, en fonction de son expérience historique, des besoins de son combat présent, des aspiration et utopies qui la motivent. Qu’est-ce que ferait son actualité aujourd’hui, du point de vue de la gauche radicale et des mouvements sociaux et politiques du début du XXIe siècle, depuis les Zapatistes du Chiapas jusqu’au « mouvement des mouvements », le mouvement altermondialiste ?

Certes, la grande majorité des militants et activistes d’aujourd’hui connait peu de choses sur la Commune. Il n’existe pas moins, entre l’expérience du printemps parisien de 1871 et celle des luttes d’aujourd’hui certaines affinités, certaines résonances qui méritent d’être mises en avant :

 

a) La Commune était un mouvement d’auto-émancipation, d’auto-organisation, d’initiative par en bas. Aucun parti n’a tenté de se substituer aux classes populaires, aucune avant-garde n’a voulu « prendre le pouvoir » à la place des travailleurs. Les militants de la section française de la Première Internationale étaient parmi les partisans les plus actifs de l’insurrection populaire, mais ils n’ont jamais voulu s’ériger en « direction » auto-proclamée du mouvement, ils n’ont jamais tenté de monopoliser le pouvoir, ou de marginaliser d’autres courants politiques. Les représentants de la Commune ont été démocratiquement élus dans les arrondissements, et soumis au contrôle permanent de leur base populaire.

 

b) En d’autres termes : la Commune de 1871 a été un mouvement pluraliste et unitaire, dans lequel participaient des partisans de Proudhon ou (plus rares) de Marx, des libertaires et des jacobins, des blanquistes et des « républicains sociaux ». Certes, il y avait des débats et des divergences, parfois même des affrontements politiques dans les instances démocratiquement élues de la Commune. Mais dans la pratique on agissait en commun, on se respectait mutuellement, on concentrait le feu sur l’ennemi et non sur le frère de combat avec lequel on avait des désaccords. Les dogmes idéologiques des uns et des autres pesaient moins que les objectifs communs : l’émancipation sociale, l’abolition des privilèges de classe. Comme le reconnait Marx lui-même, les jacobins ont oublié leur centralisme autoritaire, et les proudhoniens leurs principes « anti-politiques ».

 

c) Comme nous l’avons vu plus haut, ce fut un mouvement authentiquement internationaliste, avec la participation de combattants de plusieurs pays. La Commune élit à la direction de sa milice un révolutionnaire polonais (Dombrowicz) ; elle fait d’un ouvrier hongrois-allemand (Leo Frankel) son commissaire du travail. Certes, la résistance à l’occupation prussienne a joué un rôle décisif dans le déclenchement de la Commune, mais l’appel des insurgés français au peuple et à la social-démocratie allemande, inspiré de l’utopie des « Etats Unis d’Europe », témoigne de cette sensibilité internationaliste.

 

d) Malgré le poids du patriarcat dans la culture populaire, la Commune se distingue par une participation active et combattante des femmes. La militante libertaire Louise Michel et la révolutionnaire russe Elisabeth Dmitrieff sont parmi les plus connues, mais des milliers d’autres femmes - désignées avec rage et haine comme « pétroleuses » par la réaction versaillaise – ont pris part aux combats d’avril-mai 1871.

Le 13 avril les déléguées des citoyennes ont envoyé à la Commission Exécutive de la Commune une adresse qui fait état de la volonté de nombreuses femmes de participer à la défense de Paris, considérant que « la Commune, représentante du grand principe proclamant l’anéantissement de tout privilège, de toute inégalité, par la même est engagée à tenir compte des justes réclamations de la population entière, sans distinction de sexe - distinction créée et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel repose les privilèges des classes dominantes »

L’appel est signé par les déléguées, membre du Comité central des citoyennes : Adélaïde Valentin, Noëmie Colleville, Marcand, Sophie Graix, Joséphine Pratt, Céline Delvainquier, Aimée Delvainquier, Elisabeth Dmitrieff.

 

e) Sans avoir un programme socialiste précis, les mesures sociales de la Commune - par exemple, la remise aux ouvriers des usines abandonnées par leurs patrons - avaient une dynamique anticapitaliste radicale.

Il est évident que les caractéristiques des soulèvements populaires de notre époque - par exemple, l’insurrection zapatiste de 1994, ou celle du peuple de Buenos Aires en 2001 , ou encore celle qui a fait avorter le coup anti- Chavez au Venezuela en 2002, pour ne mentionner que quelques exemples récents d’Amérique Latine – sont très différentes de celles du Paris insurgé de 1871. Mais beaucoup d’aspects de cette première tentative d’émancipation sociale des opprimés restent d’une étonnante actualité et méritent de nourrir la réflexion des nouvelles générations.

 

Sans mémoire du passé et de ses luttes il n’y aura pas de combat pour l’utopie de l’avenir.

 

Michaël Lowy, Le 1er septembre 2009. Préface à une édition italienne des textes de Karl Marx sur la Commune de Paris de 1871.

 

 

La Commune première révolution internationaliste

 

En juin 1871, quelques jours après la Semaine sanglante (près de 30 000 morts), Eugène Pottier, élu de la Commune, membre de la Première Internationale, poète, chansonnier et dessi­na­teur sur tissu, caché dans Paris avant de fuir à Londres, écrit ces lignes qui vont devenir incroyablement célèbres « …C’est la lutte finale, groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain… Les rois nous saoulaient de fumées, paix entre nous ! Guerre aux tyrans ! Appliquons la grève aux armées, crosse en l’air ! Et rompons les rangs !... » Mis en musique et adapté dix-sept ans ans plus tard, ce texte devient, au début du xxe siècle, le chant le plus répandu dans tout le mouvement ouvrier mondial jusqu’à aujourd’hui, traduit dans toutes les langues. Il symbolise un des combats majeurs de la Commune : « abattre les frontières », reprenant à son compte le mot d’ordre de Marx et Engels de 1848 « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ».

 

La Commune n’a jamais séparé la lutte sociale, pour l’égalité et la justice, de la lutte contre le nationalisme qui triomphait partout en Europe. La Commune est un véritable tremblement de terre international, à une époque, le xixe siècle, où se forgent les grandes nations capitalistes modernes, où la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, plus tardivement, se lancent dans la compétition économique et impérialiste. Cette course folle des empires, que combattent les communards, aboutira d’ailleurs 43 ans plus tard à la barbarie de la Première Guerre mondiale.

 

Du patriotisme à l’internationalisme


Pourtant, en septembre 1870, c’est sur une base nationaliste que se met en place la nouvelle République et que s’organise la défense de Paris face au siège des armées prussiennes. En quelques mois d’expérience des luttes, les idées vont évoluer à une vitesse incroyable. Au départ, « la violence du patriotisme parisien explique en grande partie la révolution de 1871, les idées politiques et sociales n’auraient pu, à elles seules, émouvoir les foules ; pour que les masses songent à la révolte, il faut, en général, qu’un sentiment élémentaire, universel et puissant, soit violem­ment froissé. Tous les Parisiens étaient patriotes, ils l’étaient passionnément » (La Commune de 1871–Talès). Cela pousse dès septembre 1870 à l’organisation de la défense nationale. Mais celle-ci se fait principalement par en bas, alors que les généraux, qui avaient encouragé le nationalisme, sont prêts à « se vendre à l’en­nemi » et capituler. La Garde nationale est ainsi formée et devient de manière contradictoire l’outil principal par lequel le pouvoir d’en bas s’organise. En quelques mois, le patriotisme est ébranlé et émerge une conscience de classe internationaliste.

Par exemple, les comités de défense et Gambetta font appel au mythique Garibaldi, héros de l’unification italienne, qui combat à Dijon fin novembre 1870. En février 1871, lors des élections à l’Assemblée nationale, Garibaldi est élu à Paris en 4eposition (derrière Louis Blanc, Gambetta et Victor Hugo), mais les monarchistes font invalider son élection parce qu’il est étranger. 140 ans plus tard, les immigrés n’ont toujours pas le droit de vote…

 

Des étrangers à tous les niveaux


Le soulèvement du 18 mars accélère radicalement les choses. Léo Fränkel, juif hongrois, ouvrier bijoutier de 26 ans, membre de la Garde nationale et de son comité central, est élu dans le 13e arrondissement et devient ministre du Travail du premier gouvernement ouvrier. Il est membre de l’Internationale, syndicaliste et révolutionnaire actif. Il est à l’origine de nombreuses mesures sociales de la Commune. La commission de validation confirme son élection avec cette déclaration : « Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle, con­sidérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent, la commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis et vous propose l’admis­sion du citoyen Fränkel. »

Le 15 avril, c’est une jeune russe de 20ans, Élisabeth Dmitrieff, qui est élue à la direction de l’Union des femmes pour la défense de Paris : « Considérant que Mme Dmitrieff, en s’occupant, avec un zèle et une énergie au-dessus de son âge, du groupement des Parisiennes… ; considérant que sa qualité d’étrangère ajoute au mérite de son initiative, l’assemblée… lui décerne le titre de citoyenne de Paris, en attendant que la République nouvelle lui donne de grandes lettres de naturalisation qui la feront citoyenne de l’humanité. » Encore plus exceptionnel dans l’histoire, deux des principaux dirigeants militaires de la Commune sont des officiers polonais : Dombrowski et Wroblewski. La plupart des officiers français avaient quitté Paris avec le gouvernement de Thiers pour aller à Versailles, illustrant parfaitement les divisions de classe au sein de l’armée. Dombrowski est tué sur les barricades et Wroblewski fuit en Angleterre, blessé, après avoir combattu jusqu’au bout.

La Commune a fait des étrangers des citoyens à part entière, à totale égalité avec les Français. À Paris, sur 1 850 000 habitants, il y a 150 000 à 200 000 étrangers dont plusieurs dizaines de milliers de « clandestins » (8 et 11 % de la population, comparable à aujourd’hui). Leur situation était souvent précaire ; la plupart venaient de Belgique, du Luxembourg, de Suisse, de Pologne, d’Italie, fuyant la misère et les dictatures. Des milliers d’étrangers ont participé à la Commune. On estime qu’environ 2 000 étrangers combat­tirent dans la Garde nationale, dont 737 belges. Sur 5 489 prisonniers internés à Rochefort (1871-1872), les autorités dénombrent 262étrangers.

Le Cri du peuple publie le 12 avril 1871 un appel à former « une légion de 20 000 hommes, composée exclusivement d’étran­gers… pour concourir à la défense de Paris et de sa Commune ». Les communards n’ont pas eu le temps de faire aboutir ce projet. On retrouvera de tels appels en 1936 lors de la révolution espagnole et la constitution des brigades internationales. Les intérêts sociaux, de classe sont en train de prendre le dessus sur la vision nationaliste de l’idéologie dominante.

Les communards ont pris conscience que leur mobilisation ne pouvait vaincre qu’en s’étendant, en France, mais également à l’échelle de la planète. Le but était bien de changer réellement « le monde ». Cette perspective internationaliste est essentielle dans les idéaux de la Commune, qu’elle exprimait avec l’idée de la « République universelle ». Mais concrètement, les révolu­tionnaires parisiens ne firent pas grand-chose pour « étendre » la Commune. Il y avait bien sûr de nombreux problèmes, le siège versaillais, la faiblesse de moyens, le peu de temps (72 jours) qui expliquent cela mais surtout ils pensaient que leur « exemplarité » suffirait, refusant la coordination et la centralisation du mouvement. Un petit nombre de révolutionnaires ont tenté de le faire mais cela resta marginal, malgré des potentialités évidentes : le 16 avril 1871, 40 000 personnes assistent à un meeting de solidarité à Londres.

 

Nationalisme et racisme en embuscade


Malgré ces limites, la Commune avait bel et bien posé concrètement la question de l’internationalisme. La classe dominante a bien compris le danger et a tout fait pour briser ces idéaux nouveaux. Une vaste campagne de propagande a été mise en œuvre. Les Versaillais déclarent que « la Commune est l’œuvre de toute la pègre de l’univers déferlant sur la France meurtrie ». Une chasse aux étrangers est organisée. Un officier versaillais déclare clairement durant la Semaine sanglante : « Tous ceux qui étaient italiens, polonais, hollandais, allemands, étaient fusillés ». Comme tous les opprimés et exploités de Paris, les étrangers payèrent donc un lourd tribut à la répression (entre 1 500 et 2 000 morts).

La bourgeoisie, qui reprend le contrôle avec la iiie République, va de nouveau faire du nationalisme et du racisme de formidables outils de domination politique et idéologique de la classe ouvrière : 25 ans après la Commune éclate l’affaire Dreyfus. Elle se lance dans une course coloniale effrénée, prônant la reconquête de l’Alsace-Lorraine, cultivant le nationalisme du berceau au tombeau. Elle veut littéralement effacer les valeurs internationalistes et de justice sociale de la Commune, en construisant par exemple symboliquement, au sommet de Montmartre, le Sacré-Cœur, à la gloire du catholicisme et du nationalisme. C’est une forme de revanche contre les communards qui avaient fait tomber la colonne Vendôme, symbole du militarisme et du nationalisme napoléonien.

 

Un internationalisme à défendre


La défaite des communards se paye également au niveau politique. La PremièreInternationale, divisée et paralysée sur le bilan de la Com­mune et sur la stratégie, se disloque à partir de 1873, donnant lieu à un polémique internationale entre deux grandes tendances autour de Bakounine et Marx. La iie Internationale émerge à la fin du xixe siècle. La CGT est fondée en 1895, la SFIO en 1905. Alors que le mouvement ouvrier reprend à son compte les valeurs internationalistes de la Commune (en popularisant par exemple la fameuse chanson d’Eugène Pottier), son évolution réformiste vide l’internationalisme de son sens véritable. Les survivants de la Commune voient avec tristesse en août 1914 la quasi-totalité du mouvement ouvrier se rallier à « l’union sacrée », sombrant dans le nationalisme le plus abject. Même Édouard Vaillant, qui à l’âge 30 ans participait à la fondation de la Garde nationale et fut ministre de l’Instruction sous la Commune, vote les crédits de guerre après l’assassinat de Jaurès. Seuls quelques-uns résisteront : Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Lénine... Trois ans plus tard, la guerre fut à nouveau, comme en 1870, à l’origine d’une révolution qui débuta en Russie, avant de se propager en Hongrie (1919), en Allemagne (1918-1923), en Italie (1920), en Chine (1923-1927)... L’État et la révolution, le principal ouvrage publié par Lénine entre les révolutions de février et octobre 1917, traite longuement du bilan que les révolutionnaires peuvent tirer de la Commune de Paris. Depuis, la Commune de Paris n’a cessé d’être un point de référence et de débats dans le monde entier.

Comme le résume Élisée Reclus : « La Commune a dressé pour l’avenir, non par ses gouvernants, mais par ses défenseurs, un idéal bien supérieur à celui de toutes les révolutions qui l’avaient précédée. » L’internationalisme est un de ces acquis fondamentaux, plus que jamais d’actualité.

 

Antoine Boulangé


Louise Michel(1830-1905)

« Ce n’est pas une miette de pain,

c’est la moisson du monde entier qu’il faut à la race humaine, sans exploiteur

et sans exploité. »

« La révolution sera la floraison

de l’humanité comme l’amour

est la floraison du cœur »  Louise Michel – Mémoires – 1886.

 

Louise Michel est née le 29 mai 1830 en Haute-Marne au château de Vroncourt. Fille d’une femme de chambre et d’un châtelain, elle grandit dans la famille des parents paternels où elle reçoit une instruction exceptionnelle (encore plus pour une fille), imprégnée de l’esprit des Lumières, lisant Voltaire et Rousseau. Elle obtient son brevet de capacité et devient institutrice. Mais elle refuse de prêter serment à l’Empereur et ouvre une école privée en 1853. Elle pratique un enseignement inspiré des idées républicaines. Elle écrit des poèmes, rencontre Victor Hugo. Puis elle passe du rôle de spectatrice, écrivaine, émue, révoltée, humaniste et républicaine au rôle actif de militante et de révolutionnaire. Elle collabore aux journaux d’opposition, fréquente les réunions publiques, les blanquistes (Théophile Ferré) dont elle partage à cette époque les idées. Elle rencontre aussi les militants de l’Inter­na­tionale, Nathalie Lemel et Eugène Varlin : « La liberté passait sur le monde, l’Inter­nationale était sa voix criant par-dessus les frontières les revendications des déshérités. » L.M.

Elle est de tous les événements qui préparent la chute de l’Empire et de la Commune.

 

Louise Michel communarde


Après le 4 septembre, face à la trahison du gouvernement « de défense nationale », les travailleurs et le peuple de Paris organisent la résistance, le ravitaillement. Louise Michel participe aux deux comités de vigilance du 18e arrondissement.

Le 31 octobre 1870, elle est dans la grande manifestation, devant l’hôtel de ville. Elle écrit : « Alors comme on criait au 4septembre : Vive la République, on cria au 31 octobre Vive la Commune ! » La Commune n’a pas été proclamée, les Prus­siens continuent à envahir le territoire et à menacer Paris.

Louise est élue présidente du comité républicain de vigilance des citoyennes du 18e arrondissement. Elle crée une cantine pour ses élèves. Le 1er décembre 1870, elle est arrêtée à la suite d’une manifestation de femmes. Le 22 janvier 1871, munie d’un fusil, elle fait le coup de feu contre les mobiles bretons de Trochu devant l’Hôtel de Ville.

Le 18 mars, le comité de vigilance du 18earrondissement, que dirigent Ferré et Louise Michel, monte à l’assaut de la butte Montmartre où femmes, enfants, gardes fédérés entourent les soldats. Avec son ami Ferré ils sont de ceux qui pensent qu’il faut en finir maintenant avec le gouvernement de Versailles. Louise Michel. est volontaire pour se rendre seule à Versailles afin de tuer Thiers. La presse bourgeoise la surnomme « la Louve Rouge ». Thiers n’a alors que peu de troupes à opposer à la Commune, cela ne durera pas, l’occasion est manquée. Le Comité central ne voulant pas être tenu pour un usurpateur organise les élections qui se tiennent le 26 mars. La Commune est proclamée le 28 mars. Louise, clairvoyante, pense qu’il faut s’emparer de la banque.

À partir du 2 avril, elle se consacre essentiellement à la défense armée de la Commune. Elle participe en tant qu’ambu­lancière et combattante aux batailles de Clamart, du Fort d’Issy-les-Moulineaux, de Neuilly, en tant que garde au 61e bataillon de Montmartre. Militante féministe, elle insiste sur la place des cantinières, ambulancières, infirmières… Le 11 avril, se constitue l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés avec Nathalie Lemel et Élisabeth Dmitrieff. Louise pense que la révolution ne peut pas se faire sans les femmes, mais aussi que l’émancipation des femmes ne peut se faire sans révolution. Elle insiste particu­lièrement sur quelques points : instruction égale, salaire égal, et « mariage libre, où l’homme ne sera plus le propriétaire de la femme ».

Louise Michel prend part aux derniers combats (barricade de Clignancourt) avant de se livrer pour libérer sa mère emprisonnée à sa place le 24 mai. Comme femme, elle échappe à la peine de mort. Elle est condamnée le 16 décembre 1871 à la déportation. Ayant vu mourir tous ses amis et surtout Ferré, elle réclame la mort au tribunal : «  Puisqu’il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame une part, moi ! Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance, et je dénoncerai à la vengeance de mes frères les assassins de la commission des grâces... »


La déportation en Nouvelle-Calédonie


Le 28 août 1873, de La Rochelle, les dépor­tés sont embarqués sur le Virginie pour quatre mois de traversée.

Louise Michel reste sept années en Nouvelle-Calédonie, refusant de bénéficier d’un autre régime que celui des hommes, refusant toute remise de peine : elle veut être libérée « Avec tous ou jamais ». Au cours de ces années passées en Nouvelle-Calédonie elle est à la fois poète, musicienne, entomologiste, ethnologue, en plus de son métier d’institutrice… Anticolonialiste, elle crée le journal Petites Affiches de la Nouvelle-Calédonie et édite Légendes et chansons de gestes canaques. Elle cherche à instruire les autochtones canaques, à apprendre leur langue et, contrairement à certains communards qui s’associent à leur répression, elle prend leur défense lors de leur révolte noyée dans le sang en 1878. C’est pour deux canaques insurgés contre les blancs qu’elle divisera en deux son écharpe rouge de la Commune qu’elle avait réussi à conserver jusque-là. De même elle dénon­cera la politique d’expansion colo­niale menée par le républicain Jules Ferry : « Le gouvernement n’a plus d’abattoirs à Paris comme en 1871, mais il les a à Madagascar et au Tonkin ».

 

Jusqu’au bout militante infatigable


De retour à Paris le 9 novembre 1880, elle est chaleureusement accueillie par la foule. Elle y reprend son activité d’infatigable militante, donnant de nombreuses confé­rences, inter­venant dans les réunions politiques.

En 1882, désirant se dissocier des socialistes qu’elle juge autoritaires et parlementaires, elle adopte les idées anarchistes : «  Plus de drapeau rouge mouillé du sang de nos soldats. J’arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions ».

Ses conférences en France, en Angleterre, en Belgique et en Hollande se comptent par milliers. Organisation de manifestations, sou­tien aux grèves, refus de la peine de mort… surveillée, régulièrement emprisonnée…

Elle meurt le 9 janvier 1905 à Marseille d’une pneumonie lors d’une tournée de conférences. Le matin du 21 janvier à Paris, une foule de plusieurs milliers de personnes assiste à ses funérailles.

 

Dominique Pierre


Le temps des pétroleuses

Les femmes se sont investies dans la Commune de Paris à tous les niveaux. Issues de la bourgeoisie parfois, mais souvent simple femmes du peuple, elles participent de la prise des canons de Montmartre jusqu’à la Semaine sanglante à tous les épisodes de ces 72 jours.


On peut mesurer le rôle des femmes sous la Commune au déchaînement des anti-communards à leur encontre. Après la Semaine sanglante, elle apparaissent sous les traits des pétroleuses, un bidon de pétrole dans une main, une torche dans l’autre, portant sur le visage toute la laideur de leur esprit et prêtes à incendier la ville tout entière. Peu importe que les incendies aient autant été le fait des hommes que des femmes. Il n’est plus question que de que « louves sanguinaires », de « viragos », de « femelles assoiffées de sang »...

Maxime Du Camp résume de manière caricaturale les différentes facettes de l’activité des femmes sous la Commune : « Le sexe faible fit parler de lui […] Le récit de leur sottise devrait tenter le talent d’un moraliste ou d’un aliéniste. Elles avaient lancé bien autres chose que leur bonnet par-dessus les moulins ; tout le costume y passa. Celles qui se donnèrent à la Commune – et elles furent nombreuses – n’eurent qu’une seule ambition : s’élever au-dessus de l’homme en exagérant ses vices. Elles furent mauvaises. Utilisées par la police des Rigault et des Ferré, elles se montrèrent impitoyables dans la recherche des réfractaires qui se cachaient pour ne point servir la Commune. Comme “ambulancières”, elles abreuvèrent les blessés d’eau-de-vie, sous prétexte de les ‘’remonter’’, et poussèrent dans la mort bien des malheureux qu’une simple médication aurait guéris. Dans les écoles où elles s’installèrent, elles apprirent aux petits enfants à tout maudire, excepté la Commune. Du haut de la chaire des églises converties en clubs, elles se dévoilèrent : de leur voix glapissante, au milieu de la fumée des pipes, dans le bourdonnement des hoquets, elles demandèrent leur place au soleil, leurs droits de cité, l’égalité qu’on leur refuse, et d’autres revendications indécises qui cachent peut-être le rêve secret qu’elles mettent volontiers en pratique : la pluralité des hommes. »

« Elles se déguisèrent en soldats […] ; elles s’armèrent, firent le coup de feu et furent implacables. Elles se grisèrent au sang versé et une ivresse furieuse qui fut horrible à voir. Elles manifestaient ; elles se réunissaient en bandes et comme les tricoteuses leurs aïeules, elles voulaient aller à Versailles “chambarder la parlotte” et pendre Foutriquet 1er[Thiers] »

« Au dernier jour, ces viragos tinrent derrière les barricades plus longtemps que les hommes […] Parmi les prisonnières, on en envoya un quart dans les asiles d’aliénés : c’est bien peu !

Pour qui a étudié l’histoire de la possession, il n’y a guère à se tromper ; presque toutes les malheureuses qui combattirent pour la Commune étaient ce que l’aliénisme appelle des “malades’’. »1

 

La place des femmes est dans la famille


La charge est rude et sans nuances. Néanmoins, pour ce qui concerne les femmes, elle est tout à fait dans l’esprit du xixe siècle.

Si on excepte Fourrier qui écrit en 1808 : « En thèse général : les progrès sociaux et changements de période s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté ; et les décadences d’ordre social s’opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes », puis les saint-simoniens un peu plus tard, le rôle des femmes reste confiné à la famille, soumise à son mari tel que c’est gravé dans le marbre du code civil, en 1804.

Du côté du mouvement ouvrier naissant, le constat n’est pas meilleur. En France, il est en effet dominé par les idées de Proudhon, particulièrement misogyne :

« une femme ne peut plus faire d’enfants quand son esprit, son imagination et son cœur se préoccupent des choses de la politique, de la société, de la littérature », ou encore : « la femme qui court mal est aussi mauvais piéton. Ce qui lui convient c’est la danse, la valse où elle est entraînée par son valseur, ou bien encore le pas lent des processions ».

En 1866, la Première Internationale tient congrès à Genève. Les délégués français expliquent que « le travail des femmes doit être énergiquement condamné », la place des femmes est dans la famille. Les délégués comme Eugène Varlin qui ne partagent pas cette opinion sont très minoritaires.

Les communards ne sont pas épargnés par l’ai du temps. Ainsi, le journal officiel de la Commune du 10 avril publie un article censé soutenir l’engagement des femmes : «  Dans tous les mouvements populaires les femmes ont joué un grand rôle. D’un tempérament inflammable, facile à égarer, écoutant la voix du coeur plutôt que celle de la raison, elles entraînent, fanatisent la foule et poussent à l’extrême les passions aveugles. »

Ce qui est à peu près à l’opposé des motifs des femmes qui se sont engagées à tous les niveaux dans cette lutte sans merci.

 

Les femmes s’engagent pour la Commune


En 1870, le siège de Paris par l’armée prussienne rend les conditions de vie particulièrement difficiles. Les hommes sont au front ou font partie de la Garde nationale. Les femmes se retrouvent seules pour gérer la pénurie. Une fois le siège levé, la situation ne s’améliore pas. Thiers veut supprimer la solde des gardes nationaux et réclamer les loyers dont le paiement avait été suspendu.

Dès le 18 mars, lorsque l’armée se rend sur la butte Montmartre pour en enlever les canons, les femmes jouent un rôle primordial : « Les femmes et les enfants sont venus et se sont mêlés aux troupes. Nous avons été rudement trompés en permettant à ces gens de s’approcher de nos soldats, car ils se mélangèrent à eux, et les femmes et les enfants leur scandaient “Vous ne tirerez pas sur le peuple!’’ »

Tout au long de ces 72 jours, les femmes sont aussi bien sur les barricades qu’impliquées dans les soins aux blessés, aux enfants mais aussi dans le débat, à travers les clubs, pour réorganiser la société et proposer des réformes.

Lorsque la Commune est proclamée, le 28 mars, elles s’organisent rapidement dans les 160 comités de quartiers. Celui de Montmartre rassemble Louise Michel, André Léo et Paule Minck.

Très vite le conseil municipal prend des mesures comme le maintien de la solde de la Garde nationale et du moratoire sur les loyers et surtout, il reconnaît un droit à une pension pour les veuves et les enfants de garde nationaux, qu’elles aient été mariées ou non, qu’ils soient légitimes ou non. C’est une réelle avancée dans ce Paris où bien souvent la population vit en union libre.

Le 11 avril, le journal officiel publie un appel aux citoyennes .

 

Appel Aux citoyennes de Paris Journal officiel de la Commune 1871


« Paris est bloqué, Paris est bombardé…

Citoyennes, ou sont-ils nos enfants, et nos frères, et nos maris ?

Entendez-vous le canon qui gronde et le tocsin qui sonne l’appel sacré ?

Aux armes, la patrie est en danger !

Citoyennes de Paris, descendantes des femmes de la grande Révolution, qui au nom du peuple et de la justice, marchaient sur Versailles, ramenant captif Louis xvi, nous, mères, femmes, sœurs de ce peuple français, supporterons nous plus longtemps que la misère et l’ignorance fassent des ennemis de nos enfants, que père contre fils, ils viennent s’entretuer sous nos yeux pour le caprice de nos oppresseurs qui veulent l’anéantissement de Paris après l’avoir livré aux étrangers ?

Citoyennes, le gant est jeté, il faut vivre ou mourir […] »


Le soir même est créée l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, dont les principales animatrices sont Nathalie Lemel et Élisabeth Dmitrieff. Elle se décline en comités de quartiers, représentés dans les mairies de Paris.

Le but de l’Union des femmes est bien sûr le soin et le ravitaillement, mais au-delà, elles entendent bien participer à la vie économique et proposent de créer des ateliers coopératifs pour donner du travail aux femmes. Elles recensent les ateliers dont les patrons ont fui à Versailles (les francs-fileurs) et créent des ateliers autogérés.

Elles militent également pour une éducation laïque pour les filles, demandent la création d’orphelinats laïques et le remplacement des religieuses dans les hôpitaux.

 

Les communardes sur les barricades


Le 22 mai, Thiers entre dans Paris, donnant le départ de la Semaine sanglante. L’Union des femmes défend la barricade des Batignolles. 120 femmes tiennent celle de Pigalle puis de la place Blanche. Louise Michel est sur la barricade de Clignancourt où elle est laissée pour morte par les Versaillais.

Le 25 mai, elle remplacent les gardes nationaux sur la barricade de la rue du Château-d’Eau. À l’issue du combat, il reste une cinquantaine de survivantes qui sont toutes fusillées sur place.

Selon Louise Michel, 10 000 femmes auraient combattu lors de la Semaine sanglante.

Après la défaite, 1 051 femmes sont faites prisonnières, dont 70 % sont des ouvrières. Elles sont emmenées à la prison des Chantiers à Versailles. Selon un rapport, 29 femmes sont condamnées aux travaux forcés, 20 à la déportation en enceinte fortifiées et 16 à la déportation simple. Certaines sont embarquées vers la Nouvelle-Calédonie. Elles sont enfermées dans des cages, pour un voyage qui dure quatre mois.

 

Un bilan amer


Certaines communardes comme Louise Michel ou André Léo continuent le combat une fois revenue de déportation.

Si le rôle des femmes pendant la Commune est largement reconnu, elles n’obtiennent par pour autant les droits politiques. Ainsi, en 1879, André Léo qui publie le journal La Sociale en dresse un bilan désabusé : «  Il faudrait cependant raisonner un peu : croit-on pouvoir faire la révolution sans les femmes ? La première révolution leur décerna bien le titre de citoyenne ; mais non pas les droits. Elle les laissa exclues de la liberté, de l’égalité […] quand trouvera-t-on que cela a assez duré ? […] Pourquoi cela ? […] C’est que beaucoup de républicains – je ne parle pas des vrais - n’ont détrôné l’empereur et le bon Dieu que pour se mettre à leur place. Et naturellement, dans cette intention, il leur faut des sujets, ou tout au moins des sujettes. »2

 

Dominique Angelini


1. Cité dans La Commune de Paris par ceux qui l’on vécue, Laure Godineau, Parigramme.

2. Cité dans Histoire du féminisme, Michèle Riot-Sarcey, La découverte.

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